Je ne suis pas l’autre, l’autre n’est pas moi

par C. Befoune
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J’ai prévu d’écrire ce texte depuis de nombreux jours.

Tout est prêt. L’histoire, la confession, et même le titre.

Pourtant ce n’est pas cette histoire que j’écrirai ce soir. Ce n’est pas de cette histoire que je vais parler.

Je viens de terminer un épisode de la série New Amsterdam. Comme je le dis souvent dans mes stories sur Instagram, s’il y a des pompiers, des médecins et pas d’histoire d’amour, alors je suis scotchée à l’écran de mon ordinateur.

Comme tous les épisodes de séries médicales, de nombreuses histoires s’imbriquent, de nombreux cas parallèles sont présentés. Mais cette fois, un cas m’a profondément affectée, parce qu’il se rapproche vraiment beaucoup d’une de mes nombreuses histoires personnelles.

Une jeune fille s’est jetée sous un train.

Ça peut sembler presque banal, les gens se suicident tous les jours, surtout « chez les Blancs ». Sauf qu’elle n’était pas blanche. Elle était chinoise. Elle sortait tout juste de l’hôpital pour des migraines chroniques. C’était sa énième visite et rien ne s’arrangeait. Le médecin lui a recommandé un psychologue, mais il n’était pas possible pour elle d’y aller. Alors elle s’est jetée sous un train.

Ça peut sembler idiot. Mais.

Comme toutes les fois précédentes, la jeune fille est allée à l’hôpital avec sa mère, qui ne la laissait répondre à aucune question et qui répondait à sa place. Sa fille n’était pas folle. Sa fille n’avait pas besoin d’un psy. Sa fille avait juste des migraines. Sa fille était très occupée avec l’école et le boulot. Sa fille n’avait pas de temps à perdre. Sa fille ne ci, sa fille ne ça. Sur le quai de la gare, la fille a demandé à sa mère quel mal il y avait à aller voir un psy. La mère a répondu qu’on ne parle pas des affaires de famille « aux gens ». Désespérée de ne voir aucune porte de sortie face à sa situation, la jeune fille a préféré la mort.

Alors on l’a ramenée à l’hôpital, New Amsterdam. Elle a revu le même médecin qui lui a recommandé le même psychologue. Elle dépendait de l’assurance de sa mère, alors il lui a été proposé de déclarer autre chose sur sa fiche pour que sa mère ne sache pas qu’elle irait chez le psy. Terrifiée à l’idée de mentir à sa mère, la jeune fille a dit non. C’était une imperfection.

Sa mère l’aimerait moins si elle n’était pas parfaite.

Si vous connaissez un peu la culture chinoise, alors vous savez quelle place occupe l’excellence dans leur univers. Une fois qu’un talent est détecté, l’enfant est mis au travail dès son plus jeune âge. Les parents misent toute leur fortune pour parfaire ce talent afin que l’enfant puisse en profiter au maximum.

Très souvent, c’est pour qu’il puisse être riche et avoir une vie dont eux, les parents, n’ont pas pu profiter. La pression est parfois très grande, et se plaindre c’est être faible, peu reconnaissant, ingrat. L’exigence de réussite ne peut être revue. Il faut exceller.

Le médecin est allé voir la mère, l’a suppliée d’accepter que sa fille voie un psy. La mère a dit non. Alors il lui a dit à peu près ceci : « On attend de nos enfants qu’ils soient parfaits. S’ils ne le sont pas, alors ça signifie qu’on a loupé quelque chose. Ils doivent être parfaits, parce que nous avons tout mis en œuvre pour qu’ils le soient. Tout manquement est un échec pour nous, les parents, alors que nous-mêmes sommes loin de la perfection. Alors pourquoi autant demander d’eux ? »

J’ai passée toute la semaine dernière à Gaborone, au Botswana.

Avant que je n’y aille, ma mère m’a demandé de lui rapporter un souvenir. Quelque chose de là-bas. N’importe quoi. J’ai travaillé quasiment sans m’arrêter pendant les 6 jours qu’ont duré mon séjour. Comme je vous l’ai dit, quand je voyage pour le travail, je ne vois pas la lumière du soleil. Je travaille et je ne fais rien d’autre.

Le jour de mon retour j’avais quelques heures de libre. Alors je suis allée chercher un cadeau pour ma mère. Ma mère n’ouvre pas les cadeaux. Elle n’y touche pas. Mais à présent que j’ai compris pourquoi, je n’hésite pas à lui en faire. Ma mère ne demande jamais rien. Jamais. Cette fois elle m’a dit « Ramène-moi quelque chose de là-bas ». Je voulais absolument le faire.

J’ai trouvé un magasin avec de très beaux articles. J’ai beaucoup aimé une robe, mais il y avait 3 coloris. Vert, bleu marine et rouge. Le vert c’était non d’office. Horrible. Mais je n’arrivais pas à me décider entre la robe bleue et la robe rouge. Alors j’ai appelé ma mère. Elle m’a dit clairement ceci :

« Prends-moi la couleur que tu veux. Je vais arriver à Gaborone quand ? Tout ce que je veux, c’est que tu me rapportes quelque chose de Gaborone. »

Ma mère adore voyager. Mais ça n’a pas toujours été possible. Elle a visité de nombreux pays, mais pas tous ceux qu’elle voulait voir. Le Botswana fait partie de ces pays qu’elle n’a pas pu visiter. J’ai compris en regardant cet épisode de New Amsterdam qu’à travers moi, ma mère est allée à Gaborone et a ramené quelque chose avec elle. Cette robe que je lui ai achetée, qu’elle ait été verte, bleue ou rouge. Elle avait ramené quelque chose de Gaborone.

Mes excuses à mon frère n’ont pas été acceptées.

Pour moi ce n’est pas le plus important. Ce qui est important est que ce ne sont pas des excuses que j’ai présentées à la légère. Je lui ai clairement présenté ce qui s’est passé et pourquoi nous en sommes-là. Pour ceux qui ne sont pas informés de l’histoire, lisez ce texte, puis revenez me voir ici.

Le comportement de la mère de la fille qui s’est jetée sous un train m’est très familier. Parce que c’est le mien. C’est le comportement que j’ai eu avec mon frère.

La règle ici est que je ne parle de personne d’autre que moi. Mes proches ne doivent pas souffrir de ma décision de me dévoiler. Alors je ferai de mon mieux pour raconter un pan de cette histoire sans exposer la vie privée de mon frère.

J’ai été le dernier enfant très longtemps. Le bébé de la famille. Parfois frappée, mais très souvent dorlotée par ma mère. Puis mon petit frère est arrivé, dans un monde sans bébé. Personne ne savait comment lui parler comme à un bébé, alors nous lui parlions comme à un adulte, comme nous nous parlions les uns aux autres dans la maison. Il a été réceptif, au point de trouver les jeux d’enfants très idiots. Même moi, il me trouvait idiote quand il avait 4 ans et moi 12. Alors il ne traînait qu’avec les amis de mes grands-frères qui, eux, avaient tous plus de 25 ans.

Je n’avais jamais considéré mon frère comme mon petit frère. Pour moi nous avions le même âge. Nous étions très, mais vraiment très proches. Surtout lorsque j’avais la vingtaine. Il avait environ 12 ou 13 ans.

Je n’ai pas eu l’adolescence la plus calme. Ma crise a été sauvage. Mais vraiment. Boîtes de nuit dès l’âge de 12 ans, avec tout ce que ça comporte de travers en termes d’alcool, de cigarettes, et de choses qui se rapprochent de la cigarette mais qui sont plus ou moins différentes. Ma mère était désespérée. Et mon petit frère me regardait faire.

Cette période a duré 5 ans, jusqu’à mon deuxième échec scolaire. A 17 ans j’ai tout arrêté. Absolument tout, et je suis retournée à un cursus scolaire normal, malgré l’extrême difficulté que ça comportait pour moi. J’avais appris de mes erreurs. J’avais surtout appris qu’il est important de faire ses propres erreurs pour comprendre que le chemin qu’on suit n’est pas le bon. On ne peut prêter une expérience.

Forte de ce savoir, j’ai toujours laissé l’espace nécessaire à mon frère pour qu’il fasse des erreurs. Je le couvrais quand je savais que ça allait aller mal, parce que je me disais que le frapper serait inutile pour ma mère. Il devait apprendre par lui-même comme j’avais appris par moi-même. Mon frère savait tout de moi et me disait absolument tout. Je n’ai jamais tenté de rosir une histoire que je lui ai racontée. Mon mec m’avait trompée ? Il savait quand, et même comment. J’avais claqué tout mon argent dans des fringues et j’étais sans le sou ? Il savait. Les cuites que mes amis et moi nous prenions au lieu d’être à l’école quand nous étions plus jeunes ? Je lui avais raconté. Il savait tout.

Quand je revenais de l’université, il venait me chercher à la gare routière et nous ne nous séparions plus pendant au moins 48 à 72 heures. Il fallait une mise à jour. Nous mangions dans la même assiette et dormions très souvent dans le même lit, riant aux éclats de tout, même des choses les plus stupides comme une simple mouche qui vole. Nous étions comme en transe quand nous étions tous les deux.

Puis tout s’est arrêté.

Il est sorti un soir, et à son retour, ma mère était comme une furie. Il lui a donné une réponse qui s’est résumée en une seule phrase : « Mais Anne Marie faisait pareil à mon âge ! »

Mais Anne Marie faisait pareil à mon âge.

Il devait en avoir 16 et moi 24.

J’avais brisé mon petit frère.

C’est aujourd’hui avec beaucoup de recul que j’ai compris que c’est comme ça que j’ai considéré la chose. Je l’avais cassé et je devais le réparer. J’étais la cause de son comportement (qui au final n’était qu’une crise d’adolescence). La proximité que nous avions, l’entière confiance qu’il me faisait l’avait conduit sur un chemin sur lequel je m’étais brûlée. Il a copié sa grande sœur qui pour lui était un exemple, et elle l’avait menée… dans le trou.

Je me suis séparée de mon frère à cette période.

J’ai mis fin à notre amitié, et il est devenu à mes yeux ce qu’il n’avait jamais été. Mon petit frère. Je ne pouvais plus être son amie. Ça ne l’avait pas aidé. Être sa grande sœur serait plus utile.

Je n’entrerai pas dans tous les détails. Je dirai tout simplement ceci.

Chaque faux pas que faisait mon frère était pour moi une insulte.

Aujourd’hui, je comprends que chaque faux pas que faisait mon frère était pour moi la manifestation de mon échec envers lui.

Il devait être excellent.

Point.

J’ai une éthique de travail que peu peuvent suivre. Je fonctionne par l’obsession. Je me jette corps et âme dans une activité, et très souvent j’excelle dans ce que je fais. Je me rends compte aujourd’hui qu’à chaque faux pas que faisait mon frère, aussi moindre était-il, je redoublais d’efforts de mon côté pour aller encore plus haut, encore plus loin. Et je lui manifestais ouvertement ma déception. Il n’était pas assez bon.

J’utilise très souvent le verbe « paramétrer » quand je parle de moi. Mon cerveau fonctionne avec des paramétrages. Quand quelque chose ne va pas, je prends du recul, je m’enferme s’il le faut, et je le reparamètre. Exactement comme on le ferait avec un téléphone. Quand mon frère a dit ce qu’il a dit à ma mère, mon cerveau a enregistré que si je fais mal il fera mal, alors si je fais bien il fera bien. Et le paramétrage s’est aligné sur cette hypothèse.

J’ai passé deux années sans parler à mon frère. Pas un mot rien.

Il ne suivait pas. Je faisais aussi bien que possible, mais lui ne suivait pas.

Alors je redoublais d’efforts. Mais lui ne suivait pas.

Il était ma déception, et je le lui disais.

Nous avons recommencé à nous parler parfois, mais notre amitié n’a jamais été ravivée.

Il m’a fallu des années de travail sur moi pour comprendre que mon frère n’était pas au centre de tout ceci. Et ce n’est que récemment que je l’ai accepté, d’où les excuses présentées. En réalité non. J’ai eu un comportement qui lui a montré une fois de plus qu’il était décevant, et pour la première fois il me l’a dit en face. « Pour toi je ne suis jamais à la hauteur, alors je préfère vivre ma vie loin, pour ne plus décevoir ». C’était plus long que ça. Je vous sers un résumé.

Mon frère n’était pas ma déception. J’étais ma déception. Je l’avais cassé et je n’avais pas su le réparer. C’était ma faute s’il ne suivait pas. C’était ma faute s’il n’était pas parfait. Je n’avais pas su lui montrer comment être parfait.

Avec encore plus de recul, mon frère est un des êtres les plus intelligents que je connaisse. Il est très doué en affaires, et ne repose sur personne pour vivre sa vie. Il a toujours été très jaloux de son indépendance et a su très tôt comment se prendre financièrement en charge. Il a de bons résultats à l’école, et décrochera son master très bientôt. Il est très drôle, très mature, et très attentionné quand il tient à quelqu’un.

Mais il n’est pas parfait. Parce que personne ne l’est.

Comme moi, dans sa jeunesse, il a fait des erreurs. Et il en fera encore très certainement. Sauf que je considérais ses erreurs comme anormales, comme mes échecs. Les miens. Je n’avais pas assez bien fait. Ses erreurs me mettaient face à des limites imaginaires qui obstruaient mon champ visuel. Exactement comme cette mère qui refuse de voir que sa fille va mal, parce que si sa fille va mal ça signifie qu’elle, en tant que mère, n’a pas fait assez bien. J’ai exigé de mon frère qu’il soit moi, qu’il évolue dans le même domaine que moi et enregistre les mêmes résultats que moi. Tout le reste ne comptait pas. Alors j’ai refusé de voir les excellents résultats qu’il a dans tous ces domaines qui ne sont pas les miens et dont j’aurais pu apprendre de lui.

L’autre n’est pas moi.

Cette phrase m’a aidée à naviguer dans mes relations amoureuses, et aussi mes amitiés.

Je l’ai dit ici, on a tendance à faire plus d’efforts dans les relations autres que familiales. Nous semblons prendre les membres de notre famille pour acquis et nous ne faisons pas pour eux ce que nous sommes prêts à faire pour nos amis ou nos amoureux. Surtout nos amoureux.

L’autre n’est pas moi. Mon frère n’est pas moi.

Et je ne veux pas qu’il soit moi parce que j’ai en moi trop d’imperfections, de contradictions, de situations existentielles à régler. Je veux qu’il reste lui. La personne de confiance, l’ami fidèle qu’il a été pour moi. Je veux qu’il conserve cette indépendance, cette faim de la vie, mais aussi cette étincelle de folie qui le pousse à faire la fête toute la nuit alors qu’il a un examen le lendemain, ou à se mettre dans des situations périlleuses, juste pour avoir une montée d’adrénaline. Je veux qu’il attise cette flamme que j’ai essayé maintes fois d’étouffer.

Comme je le lui ai dit lors de notre dernier échange, je veux qu’il fasse ce qui est bon pour lui. Même si cela signifie me rayer de sa vie.

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