Fuck l’identité : mon origine n’est que ce que j’en fais !

par C. Befoune
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Je n’avais jamais entendu parler de Rawiya Kaimer jusqu’à ce que je lise son article sur Vogue.

Je ne suis pas une grande fan de mode, alors je ne lis pas Vogue. Je ne lis aucun magazine considéré comme féminin, mais le titre de l’article de Rawiya m’a irrésistiblement attirée.

Does Citizenship Shape Identity? A “Third-Culture” Writer Takes Stock.

 

Rawiya Kaimer, Hazlitt

 

Le mot « citizenship » est celui qui a retenu mon attention. Je suis très intéressée par les questions politiques, et tout ce qui a trait à l’action citoyenne. Elle Citoyenne en est la preuve, tout comme mes prises de positions plus ou moins tranchées sur Twitter. Ce à quoi je m’attendais lorsque j’ai cliqué sur le lien tient en un mot : politique. J’étais très loin du compte. J’étais loin d’imaginer le bouleversement que m’ont fait vivre les mots de Rawiya, et ce pour une raison à laquelle je n’ai commencé à m’intéresser qu’il y a peu, très peu de temps. La question de l’identité.

Rawiya Kaimer est Soudanaise d’origine. Ses parents se sont rencontrés en Angleterre, puis sont retournés dans leur pays et se sont installés à Khartoum. Pour des raisons politiques, Rawiya, son frère et ses parents se sont exilés au Caire, en Égypte. Sa mère a ensuite été mutée en Côte d’Ivoire ou Rawiya et son frère l’ont suivie, et où ils ont fréquenté une école américaine. Suite aux coups d’État répétés, ils sont partis pour la Tunisie, puis Rawiya est allée au Canada où elle a poursuivi ses études universitaires. Peu de temps après avoir obtenu la nationalité canadienne, elle est partie pour New York où elle vit et travaille depuis de nombreuses années.

Ce nomadisme n’est que la toile de fond de la vie de Rawiya Kaimer. Elle ne se définit pas comme appartenant à l’une ou l’autre des cultures des différents pays dans lesquels elle a vécu. Elle est Soudanaise, mais ne se sent pas ancrée dans l’art de vie soudanais. La culture soudanaise, qui devrait être sa boussole, quelque chose qui lui rappelle qui elle est et d’où elle vient, n’a pas grande signification à ses yeux. A ce propos, elle dit « I felt like a dull magnet, unable to attach to the traditions and ways of thinking that were supposed to shape much of my identity. »

Qu’est-ce qui définit l’identité d’une personne ? Je me suis vraiment posée la question il y a peu, alors que je lisais le livre de Venance Konan intitulé Si le Noir n’est pas capable de se tenir debout… Laissez-le tomber.

Dans ce livre dont je ferai une revue, l’auteur dit en substance que l’Africain est perdu car il n’a plus de repères. Qui est-il ? Il dit s’accrocher à sa culture, mais s’attèle à la nier pour adopter celle de celui qu’il considère à tort ou à raison comme l’oppresseur, l’homme blanc. Je me suis demandée si j’étais cet Africain dont Venance Konan parle. Je me suis demandée si le fait de ne pas savoir d’où je viens me pousse à m’intéresser, à adopter ou à adapter une « culture » venue d’ailleurs.

J’ai trouvé des réponses dans l’article de Rawya Kaimer.

« For years, I found it difficult to reconcile the contradictions of being a third-culture child. »

J’ai été un enfant pris entre beaucoup trop d’arts de vie, au point où le mot « culture » n’a aucun sens à mes yeux. Idem pour l’expression « valeurs culturelles/nationales/traditionnelles ». Ils restent pour moi des concepts abstraits.

J’ai récemment fait un tweet sur le périple de mon arrière-grand-père.

 

 

Ma mère est d’origine Ghanéenne par son père, et Togolaise et Béninoise par sa mère. Elle s’est toujours sentie plus proche des origines de sa mère, et est donc très informée de l’art de vie de ces régions. Elle y retourne souvent, parle les langues locales et est fortement attachée à sa famille qui vit au Togo et Bénin. Par contre elle est née et a grandi au Cameroun, dans une ville où la culture locale est encore très présente, entourée de nombreux membres de ses familles togolaise et béninoise. Elle a vécu dans de nombreuses villes du Cameroun et en apprenant les langues locales, elle a consciemment ou inconsciemment adopté des particularités des cultures côtoyées. Mon père quant à lui est Camerounais, et ses deux parents sont de la même région.

Je ne me reconnais dans aucune des origines de mes parents. Celles de ma mère, aussi multiples que différentes, me sont plus familières, mais me restent étrangères. Celles de mon père sont une vue de l’esprit. Je sais qu’elles existent, et ça ne va pas plus loin. Je suis née, j’ai grandi et j’ai vécu à Douala quasiment toute ma vie, ce qui n’est pas le cas de mes parents. Je me définis comme « étant de Douala », réponse que je donne à toutes les personnes qui me posent la question « Tu es originaire d’où au Cameroun ? » La question qui suit généralement est « Ah tu es Duala ? » « Non, je ne suis pas Duala. Je suis de Douala. »

Je n’ai jamais vraiment réfléchi à tout ceci jusqu’à ce que je découvre Venance Konan, puis Rawya Kaimer. Venance Konan m’a dit à travers ses écrits que je dois retourner sur mes pas pour comprendre d’où je viens et modeler qui je suis selon mes découvertes. Rawiya Kaimer me dit à travers son article que je ne devrais pas culpabiliser de ne pas être attirée par ma ou mes cultures, pour la simple raison qu’elles ne sont pas miennes. Je suis un hybride, certes le fruit des origines de mes parents, mais beaucoup plus celui des origines que je me suis créées par mon vécu, des endroits où j’ai posé mes sacs, de ce à quoi je m’identifie, de ce à quoi j’aspire.

L’une des parties qui m’a le plus marquée dans l’article de Rawiya Kaimer est l’anecdote derrière son obtention de la nationalité canadienne : « On the morning five years later when I became a Canadian citizen, I woke up early and steamed the dress that made me feel the most grown-up, a slate-gray sheath from Club Monaco that I wore with an old fur stole. In a few months, I’d be moving to New York for grad school. The officer administering the swearing-in ceremony made me repeat the oath in private because I hadn’t done it convincingly. “We need to know you really mean it,” he said, flashing a smile. I laughed uncomfortably. »

 

Rawiya Kamer, le jour de son 8e anniversaire, Vogue

 

Je vis au Sénégal depuis 6 ans, mais je ne suis pas attachée à ce pays. Les conditions de vie me satisfont pour le moment, alors j’y reste. Je ne considère pas le Sénégal comme une seconde patrie. J’y vis et je n’y fréquente que les endroits d’intérêt pour moi. Je ne me reconnais pas dans la culture sénégalaise, tout comme je ne me reconnais pas dans la culture togolaise, béninoise, ghanéenne ou camerounaise. Je ne la comprends même pas. Je suis Camerounaise, mon passeport le prouve. Je me bats pour les droits et devoirs des Camerounais parce que c’est ce que j’appellerais mon biotope, l’environnement qui m’a modelée dès mon éveil au monde. C’est assez paradoxal de ne pas être physiquement attachée à un endroit, mais de garder au fond de soi une tendresse particulière à tout ce qui s’y rapporte. Rawya le résume très bien dans cette phrase : « For years, I found it difficult to reconcile the contradictions of being a third-culture child. »

J’aurais souhaité que Rawya me dise dans son article si elle est aujourd’hui particulièrement attachée aux États-Unis, si le fait d’y vivre depuis autant d’années lui a permis de s’identifier à l’endroit et à tout ce qu’il comporte. Son action à travers le média The Fader semble aller dans ce sens, et elle en parle dans cette interview. Ce que Rawiya partage par contre, c’est le traumatisme que représente pour elle son origine soudanaise. Sa famille et elle se sont retrouvées coincés en Côte d’Ivoire pendant la guerre parce que leur pays n’était pas accueillant à cause de son instabilité politique et sociale. Puis le Soudan a été considéré comme un des pays les plus dangereux du monde, ses citoyens avec. Se faire expulser malgré sa double nationalité reste une peur pour elle, malgré l’obtention de tous les papiers nécessaires pour son installation à l’étranger. « I tremble every time I approach an airport immigration officer. I live and work legally in the U.S., but I keep a tiny bag packed in my closet, in case the wrong people discover the old green passport that once defined me. »

Cet article mérite d’être lu par toute personne tiraillée par un questionnement sur l’identité. Mode ou pas, après une telle trouvaille, je ferai plus attention aux articles publiés par Vogue !

Je conclurai par ce que m’a dit Tchassa Kamga il y a quelques jours, alors que nous parlions d’identité : « Je suis Camerounais et je reste Camerounais. Par contre je vis aux États-Unis, et je me reconnais mieux dans les concepts américains. Ils sont dénués de contradictions, et j’y ai une liberté individuelle que mes origines ne m’accordent pas. Je ne me suis pas senti dépaysé lorsque je suis venu aux États-Unis, parce que j’étais déjà familier avec le style de vie ici. Mon éthique dans plusieurs domaines de la vie me vient de ceux dont j’ai appris et qui m’ont mené où je suis aujourd’hui, sur le plan personnel et professionnel. Ils sont quasiment tous américains. »

 

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Faty novembre 28, 2018 - 4:54

J’ai lu d’un trait. Même les parties en anglais et je dois te dire que pour moi c’est un sentiment completement différent. Je suis née à Tombouctou de parents immigrés au Niger. Je suis la seule qui ait vu le jour là-bas. Mais moi et tous mes frères avons été élèves uniquement dans l’amour de la ville d’origine de nos deux parents : Tombouctou.
Nous parlons la langue de là-bas. Mais aussi celles du Niger. Nous sommes ouverts vers leurs cultures. Nous les aimons. Nous habillons et mangeons comme les Nigeriens, mais nous restons comme ligotés au Mali. Des que nous avons assez grandi nous avons amené les parents là-bas et je ne me sens nulle part aussi bien que chez moi. À Tombouctou. Je veux toujours y revenir.
Mes autres frères sont dans d’autres villes. Pas moi.

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C. Befoune
C. Befoune novembre 30, 2018 - 8:42

Je connais ton amour pour Tombouctou, et il est incomparable Faty. C’est vraiment beau de voir un tel attachement. Mais pourquoi parles-tu de « ligotés au Mali » ? J’aimerai comprendre.

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Djéné C. novembre 30, 2018 - 1:56

Je sens justement plurielle grâce à cette vie de  »nomade »…. Après avoir visionné il y a quelques années le Ted X de TAIYE SELASI, j’ai plus cherché à comprendre ce qui se tramait en moi. Finalement j’ai adopté le  »d’où je viens c’est ce que j’ai vécu » tout simplement… J’ai du mal à me présenter en nommant une nationalité bien précise or que le monde où nous vivons c’est ce  »bien précise » là qu’on veut entendre…
Bref l’article me parle! Merci!

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Djéné C. novembre 30, 2018 - 1:58

Je me sens***

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C. Befoune
C. Befoune novembre 30, 2018 - 8:48

Ce que le monde veut ne compte pas si ça ne nous définit pas (Et tant qu’on ne fait de mal à personne). Si on ne se reconnaît pas dans ce qu’on nous force à dire, il est préférable de ne pas le dire pour rester En accord avec soi.

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C. Befoune
C. Befoune novembre 30, 2018 - 8:49

Et merci pour la recommandation du Tedx. Je regarderai.

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Shani awena Fanny décembre 8, 2018 - 7:18

Qu’est ce que l’identité ? ou l’identité culturelle ? On est qui on est, on est la somme de nos vécus et expériences. Vivre 30 ans dans un pays ou 7 n’a d’incidence qui si nous sommes marqués par ces pays. Mon monde est petit. Je n’ai vécu que dans 2 pays même si j’ai voyagé.
Je suis Camerounaise et c’est ainsi que je me présente, bientôt je ne le serai plus de par ma nationalité et je me présenterai par ma nouvelle nationalité.
Ces questions dépendent beaucoup des pays où on a vécu et de ce qu’on y a vécu. J’ai lu les mots de monsieur Tchassa K. (lol) et cela confirme ce que je pense. Nous pouvons vivre dans le même pays pour la même durée mais n’absorbons pas les mêmes choses et c’est finalement ce qui nous absorbons parfois volontairement ou involontairement qui crée cette identité. La france on l’aime ou on l’a quitte et je suis de celle qui meme apres 16 ans de vie sur place pourrait la quitter sans état d’ame. Je ne suis plus,, que « camerounaise » de par ce vernis europeen que j’ai maintenant et qui bon gré mal gré fait mon identité. Mais mes croyances n’ont pas changé, et surtout La france te rappelle ton origine et les principes de vies ne sont pas tres différents. Il faut combattre tous les jours pr l’identité française et moi perso, je dis restez avec. La france c’est ma maison et mes habitudes. C’est ma vie.Je me définis comme camerounaise car 5 seconde à l’aéroport du Cameroun et je glow littéralement , mdr mon stress s’en va. Et j’entends presque bienvenu chez toi. Même si je ne suis aucune tradition. Le partage l’amour et la bienveillance sont nés en moi là bas. Et c’est ces valeurs que je suis. Par contre je n’y vivrai JAMAIS lol je suis trop européeanisé pour ca, mdr je pourrai tuer quelqu’un à cause des frustrations. Mais c’est le pays qui m’a toujours dorlotée et ou je me suis sentie le mieux. Et ca aurait pu être ailleurs et ce malgré le fait d’etre originaire de là bas. J’aurai tout aussi bien pu adopter un autre pays. Tout ce barvardage mdr pour dire. L’identité c’est comme l’individu. Connaitre d’ou on vient aide si cela importe dans le contexte ou nous vivons ( racisme, et autre) cela aide à mieux comprendre son environnement car l’environnement est un mirroir. Nous vivons aussi de ce que les autres nous projetent. Même si nous choisissons de l’intégrer ou pas. J’ai envie de mieux connaitre le Cameroun, la France et apres le gabon , le Mali, le canada etc. Nous sommes des enfantsdu monde.
( J’aurai du écrire un article 1 fois loool sorry) Bon je le ferai sur medium mdr.

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C. Befoune
C. Befoune décembre 10, 2018 - 6:07

« Nous pouvons vivre dans le même pays pour la même durée mais n’absorbons pas les mêmes choses et c’est finalement ce qui nous absorbons parfois volontairement ou involontairement qui crée cette identité. » J’ai retenu cette phrase très forte de ton commentaire Fanny. Et cet amour pour son pays dans lequel on ne veut pourtant pas vivre. Il est difficile de mettre en mots certains sentiments, il est difficile de faire comprendre des réalités personnelles aussi. Tu as mis en mot dans ton commentaire beaucoup de choses que je n’ai pu encoder dans mon article. Merci.

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Gerty K février 3, 2019 - 3:38

Je pense que nous évoluons dans un monde où les évènements peuvent nous porter à un endroit ou un autre de la planète. Cette quête d’identité est le mien, et vis-à-vis de mes enfants, je me suis souvent sentie coupable et taxée notre vie d’instable, car divisée entre le sentiment de ne pas vraiment accepter la culture sénégalaise car différente de ma culture camerounaise.
Une anecdote: j’ai deux enfants nés au Cameroun et mes deux dernières nées au Sénégal. Chaque fois qu’une personne croise mes enfants, ma deuxième fille se plait à dire aux gens qu’elle et sa petite sœurs sont sénégalaises et les deux aînés sont camerounais.
Et à moi, on me demande d’expliquer tout cela, si c’est dû à leur filiation; moi, ils ont le même père et mère, c’est juste le ciel de naissance qui est différent. Dois-je me tracasser aujourd’hui pour leur identité?
Cet article me donne une réponse claire: NON. Je les éduquerai simplement, en jouant juste le rôle de celle qui les exhorte à faire la différence entre le bien et le mal. J’ai juste le devoir qu’ils aient une vie équilibrée, et leur identité, ils ont le temps de s’en forger une.

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C. Befoune
C. Befoune février 3, 2019 - 7:58

C’est drôle cette histoire avec tes filles. Ma nièce « change de nationalité » dans son langage selon ses besoins. Les enfants ont une façon assez spectaculaire de concevoir l’identité lorsqu’ils sont de parents d’origine différente.

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