De la haine à l’apaisement : 9 mois pour faire une mère

par C. Befoune
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maternite haine apaisement
29 minutes

« Il faut 9 mois pour faire un enfant. Il faut également 9 mois pour faire une mère. »

Françoise Moudouthe Kpeglo

Cette phrase m’a été dite par mon amie Françoise au tout début de ma grossesse. Je ne l’ai pas comprise sur le moment, mais aujourd’hui je la ressens pleinement. Il m’a fallu 32 ans pour me faire, il me faudra 9 mois pour renaître sous une nouvelle forme. J’ai déjà parcouru une partie du chemin mais, bien que moins escarpé, le reste du chemin sera tout aussi révélateur, parfois dévastateur, mais au final je mettrai au monde un petit humain. Je mettrai également au monde une autre femme, une gardienne, une protectrice, une institutrice. Je mettrai au monde une autre moi.

Je l’ai dit dans mes stories sur Instagram, je ne comptais plus écrire sur ma grossesse. Oui, ma grossesse et non la grossesse. Elle est mienne, empreinte de mes, mais surtout de ses particularités. Je me souviens une fois, juste avant la publication du texte A bâtons rompus, j’ai posé une question à Tchonté : « Si je meurs pendant l’accouchement, est-ce que le petit humain ne gardera de son séjour en moi que ces textes où je crie ma douleur ? Est-ce qu’il ne gardera que cela de mon expérience de femme enceinte ? » Elle m’a fait une promesse qui pour elle n’avait peut-être pas grand sens, mais qui représentait tout pour moi « Si jamais cela arrive, j’effacerai ces textes avant qu’il n’ait l’occasion de les lire. »

Ça me suffisait. Si je ne suis pas là pour expliquer, m’expliquer, je préfère que rien ne soit su par le petit humain. Je ne m’étais pas rendue compte que ce bébé n’était pas le seul qui comptait dans l’histoire. J’ai crié ma douleur, et des gens l’ont lue. J’ai participé à la scarification de femmes qui ont peur de faire des enfants, bien qu’elles en aient parfois envie. Si je ne raconte pas la suite de l’expérience, je les laisse croire qu’il n’y a rien d’autre au-delà de l’enfer psychologique que j’ai vécu.


Je n’ai jamais voulu être enceinte et je n’ai jamais voulu avoir d’enfant. Je ne le dirai jamais assez. J’ai décrit en long et en large le traumatisme physique et psychologique vécu. J’ai dû faire face à tellement de choses que j’aurais tant aimé laissées enfouies : l’histoire de mes parents, mon histoire dans la leur ; les troubles emmagasinés et les préjugés érigés en vérité ; les erreurs et poids générationnels à ne pas reproduire… Il fallait effacer le tableau et le laisser nu afin que le petit humain décide tout seul du chemin à suivre. Mon parcours ne devrait pas être l’introduction du sien.

Il a fallu me redéfinir. Il a surtout fallu accepter que le monde que je me suis créé était peut-être parfait pour moi, mais personne d’autre que moi ne pouvait y naviguer sans en ressortir psychologiquement traumatisé. Cet enfant n’a pas demandé à venir au monde. Il ne peut-être tributaire d’un héritage qui le détruira certainement plus qu’il ne m’a détruite moi. Alors j’ai lancé un chantier de reconstruction : me reconstruire moi pour le construire lui.

Où est-ce que j’en suis aujourd’hui ?

Apaisée.

C’est le seul mot qui me vient à l’esprit.

Je n’en suis pas arrivée là du jour au lendemain, ça je peux vous l’assurer. Si vous avez lu Tipping Point de Malcolm Gladwell, alors vous savez que pour qu’un changement profond et précis s’opère, il faut une conjugaison d’événements parfois liés, parfois éloignés les uns des autres. Je n’ai malheureusement pas abordé cet aspect dans ma revue du livre, mais c’est un des aspects élémentaires du discours de Gladwell.

Je me suis exposée à une conjugaison de 5 événements, parfois volontairement, parfois non. Chacun de ces événements a vissé ou dévissé un boulon afin que la machine actuelle soit paramétrée. Ce texte risque d’être long, très long. Alors je ferai de mon mieux pour le diviser en parties afin que la lecture soit plus aisée.


1- Les interviews

La plupart de mes amies ont des enfants, alors je suis allée vers elles pour en savoir davantage. Je ne voulais pas parler à des personnes qui allaient me romancer leur histoire. Je voulais du trash. Je voulais la vérité toute nue. Pourquoi avoir fait un enfant, et dans le pire des cas (pour moi) deux ? Quels sont leurs réels sentiments envers leurs enfants, que pensent-elles vraiment d’eux ? Comment se passe leur vie de mère, qu’est-ce qui a changé, sont-elles encore elles-mêmes ?

Les réponses ont été diverses, variées, mais par-dessus tout enrichissante. M. déteste les enfants. Elle les déteste, mais a un fils. Un enfant désiré et planifié. Elle n’a pas particulièrement vécu une grossesse difficile (elle faisait de l’escalade la veille de son accouchement), mais n’a pas ressenti d’attachement pour son enfant après l’accouchement. Le plus difficile a été l’incompréhension de l’entourage. Une mère doit tomber en pâmoison devant son enfant, sinon elle n’est pas normale. Aujourd’hui elle dit de son fils qui a un peu plus d’un an « He is a cool guy » et a développé pour lui un type d’amour qui lui est propre. Par contre je peux vous assurer qu’elle n’aime toujours pas les endroits bondés d’enfants !

P. adore ses enfants, mais ils la font chier parfois… ou très souvent. Elle a très peu de temps de repos, et ils sont collés à elle chaque fois qu’ils sont dans le même périmètre qu’elle. Elle les adore mais est prête à tout abandonner pour 5 heures de réel sommeil ou une journée sans entendre « Maman » une seule fois.

N. m’a parlé de la solitude de la construction d’une mère. L’expérience est très personnelle, et personne ne peut calquer la sienne sur une autre. La difficulté est double à son avis : vivre la grossesse, puis vivre le changement dans sa vie une fois que l’enfant est là. La vie n’est plus la même et l’ancienne vie semble parfois plus prometteuse, bien qu’impossible à vivre à nouveau. N. me l’a dit clairement. C’est dur. Parfois très dur. Mais ça reste fulfilling en de nombreux points.

F. sature après 2 heures d’affilée de discussion avec ses enfants. Elle a très souvent besoin de discussions d’adulte, de stimulation de son intellect. Les enfants ça reste fun, pourtant… On peut en avoir, les adorer, mais parfois saturer et en avoir marre. C’est normal, ça fait partie du processus.

A. a eu 2 grossesses non désirées. Elle adore ses enfants, mais dit clairement que si c’était à refaire elle n’aurait certainement pas fait les mêmes choix. Savoir qu’on n’aurait pas voulu avoir d’enfant ou qu’on n’aurait pas voulu les avoir dans les conditions dans lesquelles on les a eus n’empêche pas de les aimer, d’être prête à tout pour eux, mais surtout d’être une bonne mère.

A. (oui, une autre A.) a vécu dans la dépression pendant quasiment toute sa grossesse. Elle raconte une histoire terrifiante à ce sujet, et j’espère qu’elle écrira dessus un jour : parfois, lorsqu’elle était au volant de sa voiture elle lâchait le volant et laissait la voiture aller d’elle-même en espérant qu’elle heurterait un obstacle et mettrait fin à sa vie. Oui, une grossesse peut être aussi difficile que ça, surtout quand l’environnement dans lequel on la vit est hostile à l’épanouissement individuel, celui de la femme enceinte qu’on n’est pas, mais qu’on devient.

C. a 2 garçons et aurait tout donné pour avoir une fille. Elle a pleuré à chaudes larmes lorsqu’elle a appris qu’elle attendait un garçon pour la deuxième fois. L’entourage l’a flagellée. Elle a été accusée de ne pas aimer son enfant, pourtant ça n’avait absolument rien à voir. Vouloir une fille au lieu d’un garçon ne veut pas dire ne pas vouloir de ce garçon. Mais comment faire comprendre cela au commun des mortels ? Je me suis reconnue à ce niveau. Ne pas vouloir d’enfant ne veut pas dire vouloir avorter. Mais… le commun des mortels…

Discuter avec chacune de ces femmes m’a permis de comprendre qu’il n’existe pas une seule maternité, celle présentée sur les réseaux sociaux sous une forme double : soit l’on est extrêmement heureuse d’avoir un enfant et donc on a des étoiles dans les yeux toutes les 36 secondes (c’est-à-dire la maternité promue par certaines blogueuses life style), soit on pleure à longueur de journée parce qu’avoir un enfant c’est l’enfer car il ne dort jamais, blesse le sein quand il tête et nous a foutu le corps en l’air (c’est-à-dire la maternité selon la nouvelle vague d’activistes Instagram qui prétendent être pour une vérité toute crue).

Comme le dit Hans Rosling dans son livre Factfulness, « Beware of stories of extreme ». Je ne m’en étais pas aperçue peut-être parce que j’ai refusé de réfléchir ou peut-être à cause de ma consommation de contenu sur les réseaux sociaux, mais seuls les extrêmes de la maternité m’ont été présentés. J’ai donc fait fi de la large gamme d’expérience entre le point bonheur extrême et le point malheur extrême.

J’ai reçu une violente claque après ma discussion avec Z.  Elle a vécu sa grossesse dans un monde heureux, une grossesse planifiée. Pourtant ça n’a pas rendu l’expérience idyllique. Elle était malade tout le temps, avait du mal à s’alimenter et parfois à effectuer 3 pas l’un après l’autre. « C’était difficile, mais je ne me suis jamais plaint. Je savais que c’était le chemin par lequel il fallait passer pour que nous ayons notre enfant. » Cette phrase a tout changé pour moi. Une vis du mécanisme a littéralement sauté.

Je vivais chaque mal de grossesse comme une punition. C’est parce que je ne voulais pas de cet enfant que je vomissais à longueur de journée. C’est parce que je n’en voulais pas que j’avais des chutes d’énergie effrayantes. C’est parce que je n’en voulais pas que mon estomac vivait à présent dans mes talons.

Chaque mal était pour moi le poids que Dieu, le ciel ou la providence me posait sur la tête pour me punir du fait d’avoir un être en moi que je rejetais de toute mon âme. Je n’avais pas fait appel à la logique une seule fois. Une grossesse peut être difficile à vivre qu’elle soit désirée ou pas. Ma sœur a passé près de 4 mois alitée et malade pourtant son bébé était désiré. Mon amie R. a vécu les grossesses les plus maladives de l’histoire contemporaine mais voulait ces enfants de tout son cœur et de toute son âme.

Je m’étais tellement focalisée sur la négativité autour de l’événement que j’avais oublié que les maux ne sont pas toujours liés à l’envie ou au manque d’envie. Ils sont normaux. C’est un corps qui en fabrique un autre, tout simplement. C’est physiquement lourd et difficile. C’est chiant parfois. Très souvent. Toujours en réalité. Mais ça ne rend pas la chose moins normale.

Je n’ai partagé avec vous que les grandes lignes de nos discussions, celles qui je pense seront utiles à toutes ces mamans ou futures mamans qui se posent des questions. La romance autour de la grossesse peut être grande source de culpabilité. J’avais vraiment besoin d’entendre ces femmes, leur vérité, afin d’accepter la mienne et la recalibrer. 

Ce paragraphe de l’article de Leyopar Non je n’ai pas peur du vide m’est resté jusqu’à ce jour :

 « Et dans le même temps, j’ai surtout appris, qu’être maman ne signifie pas tuer la femme. Une bonne mère n’est pas celle qui dédie TOUTE SA VIE SANS JAMAIS souffler à ses enfants ! En tout cas, c’est mon point de vue. Et ça marche!  J’ai appris à ne plus être maman pot de colle. J’ai ainsi choyé mes passages chez l’esthé, au restau, dans les magasins ou tout simplement à profiter des joies de passer un weekend seule avec pour seule vis-à-vis moi. »

Etre mère ne signifie pas n’être rien d’autre que ça. Etre mère signifie ajouter une corde à son arc, une casquette à sa collection de chapeaux.

 

2- L’immersion

L’une des raisons principales de ma panique lorsque j’ai su que j’étais enceinte a été le volet finances. Comment couvrir les dépenses liées à un enfant alors que j’avais tout modelé autour d’une vie seule. Si vous me suivez depuis un moment, alors vous savez tout de mes finances à travers le Money Series et mes stories Instagram sur la gestion des actifs en bourse. Dans mon esprit apeuré et étriqué, je pensais naïvement qu’un enfant me coûterait au moins 500 000 FCFA par mois. L’horreur. On se serait très vite retrouvés sous les ponts !

Je vous l’ai dit, lorsque je suis en mode panique, la logique quitte mon univers. Ma cousine J. a dû faire le déplacement du Cameroun pour m’expliquer clairement qu’un enfant ne coûte pas aussi cher. Mon cerveau tout autant que mon esprit a été imperméable à ses dires. Je m’en foutais royalement : la rue et la mendicité m’attendaient calmement.

Outre les finances, une autre chose me terrifiait : le caractère incontrôlable des enfants : ils courent partout, ne se fatiguent jamais, sont parfois très impolis et difficiles à gérer. Moi qui suis miss planification et déteste les imprévus et les troubles, comment aurais-je fait face ?

Ma cousine en a eu marre de moi et m’a invitée en séjour d’immersion chez elle au Cameroun, d’où mon récent voyage. J’ai vécu pendant des jours dans une maison avec 4 enfants en bas âge, et j’ai découvert ce que je n’aurai jamais imaginé : un enfant n’est rien d’autre que ce qu’on fait de lui.

Ça peut sembler idiot, mais mon cerveau n’avait pas traité cette information. Un enfant saute partout si on le laisse faire. Il est impoli si on ne lui apprend pas la politesse. Il est ingérable si on le laisse pousser comme un sissongo (ou une mauvaise herbe pour ceux qui ne sont pas Camerounais). La fille de ma cousine est un trésor d’amour, de calme, de paix. Ses 3 cousines sont tout aussi « rangées ». Tout ce dont elles ont besoin c’est d’un cadre établi afin qu’elles grandissent de la meilleure manière, cadre qui a été planifié et mis en place dès le départ.

En réalité, tout dépend de l’éducation qu’on décide de donner à son enfant. Ça ne va pas plus loin que ça.

Pour ce qui est des finances, je suis tombée des nues lorsque J. m’a traînée dans un supermarché pour me montrer le prix des boîtes de lait et de farine pour bébé. C’est limite risible si je tiens compte de mon niveau de vie. Disparues, la rue et la mendicité ! Un bébé a besoin d’être nourri, habillé (les couches doivent être achetées, mais c’est gérable car si les couches jetables sont au-dessus des moyens, il est possible de se rabattre sur les couches lavables) et soigné. C’est tout en réalité. Le reste dépend de deux choses : le prix qu’on est prêt à mettre pour l’éveil de son enfant (sachant qu’une grande partie du travail peut être abattu par nous-mêmes), et l’accessoire (ce qu’on montrera sur Instagram).

Un enfant est majoritairement ce qu’on en fait.

Je suis rentrée de ce séjour aguerrie et je ne remercierai jamais assez J. Elle est allée jusqu’à me faire une liste exhaustive des achats nécessaires pour la venue d’un enfant, c’est-à-dire layette et accessoire. Honnêtement, lorsqu’on reste sur une idéologie minimaliste, tout est nettement moins lourd : la qualité doit toujours, toujours primer sur la quantité.

En gros ? La gestion d’un enfant vaut moins que 500 000 FCFA par mois.

 

3- C’est quoi en réalité avoir un enfant ou ne pas en avoir un ?

Cette partie est assez particulière. Elle concentre des événements qui m’ont profondément marquée.

Lorsque je suis allée voir une amie, A. (oui une autre encore !), pour lui annoncer ma grossesse, nous avons pris la peine de discuter de sa situation à elle. A. a la quarantaine aujourd’hui. Avant son récent mariage, elle n’a jamais pensé avoir des enfants. Il n’était pas question pour elle d’en vouloir ou de ne pas en vouloir. L’éventualité n’existait tout simplement pas.

A. s’est dévouée durant ses jeunes années à ses petits frères. Elle a été un soutien financier pour sa famille et n’a jamais pris le temps de penser à elle. Lorsque ses frères ont pris leur envol, elle s’est mise à travailler pour sa propre survie, son propre épanouissement. Les années ont passé sans qu’elle ne s’en rende vraiment compte, puis elle a rencontré celui qui est à présent son époux.

Même après son mariage, A. n’a pas pensé aux enfants. La question ne s’était jamais posée pour elle jusqu’à ce que sa mère lui fasse remarquer qu’elle « ne voyait toujours rien venir » après un an de mariage. A. l’a reçu comme une claque. Elle était effectivement dans une position où il était possible pour elle de fonder sa propre famille et de cesser d’être un soutien pour celle fondée par ses parents.

C’est lorsqu’elle s’est lancée dans l’aventure qu’A. s’est rendue compte que son âge pourrait être un obstacle pour sa maternité. Outre cet obstacle, d’énormes fibromes douloureux ont fait leur apparition. Devrait-elle considérer ce temps dévoué à sa famille comme du temps perdu pour elle ? Devrait-elle maudire sa destinée du fait que des problèmes de santé parfois irréversibles se déclenchent au moment exact où elle pense (enfin ?) à fonder une famille ?

Au cours de ma séance d’immersion au Cameroun j’ai assisté à la naissance d’un enfant, l’étape qui me terrifie le plus. Ma question de départ reste la même des mois plus tard : aurais-je encore un vagin après tout ceci ?

Mon amie Y. était quasiment à terme à mon arrivée, alors j’ai eu le privilège d’être dans le coin quand sa boule d’énergie a fait son apparition en ce monde. Voir ce bébé vivant a été pour moi quelque chose de… surnaturel. Il était en elle la veille, et là je l’avais devant moi, vivant par lui-même. C’était tout simplement incroyable. Un être humain tout entier !

Lorsque je suis entrée dans sa chambre d’hôpital, je n’ai pas quitté le visage de Y. des yeux. J’y cherchais… je ne sais comment le dire. Je cherchais la manifestation d’une peine indescriptible, d’un dégoût profond, d’une aversion réelle pour cet être qui avait été à l’origine de tellement de douleurs quelques heures avant.

Rien.

Je n’ai rien vu de tout cela. Y. transpirait le bonheur et la sérénité. Malgré des points de suture aux pires endroits qu’on puisse imaginer, elle a répondu OUI à ma question « Feras-tu un deuxième enfant ? ». Je n’en revenais pas ! J’ai posé les questions les plus intrusives possibles pour lui faire revivre son accouchement. Elle y a répondu calmement, et parfois même avec le sourire : oui, ça fait mal, très mal ; oui, la douleur est horrible ; oui ça dure longtemps ; et oui, je repasserais par là s’il le fallait.

Je suis sortie sonnée de sa chambre. Je me suis dit une seule chose : l’accouchement est aussi inévitable que la mort ; une fois qu’on naît on doit mourir, une fois qu’on est enceinte on doit accoucher. Je n’ai pas de choix à faire à ce niveau. Advienne que pourra. Que Dieu, le ciel ou la providence m’accompagne.

Mon expérience avec Y. a été très forte pour une autre raison : quelque temps avant mon départ, j’ai assisté au décès d’un enfant, d’un grand prématuré. Il a été difficile pour moi de voir un enfant aussi désiré par ses parents s’en aller. Le premier enfant d’un mariage enviable. La sérénité de ses parents dans cette épreuve est pour moi un exemple. Je suis allée les voir alors que leur bébé se battait pour sa vie en couveuse. Ce n’était pas l’expérience la plus joyeuse pour eux, mais je n’ai entendu aucune lamentation. Ils se soutenaient mutuellement, faisaient de leur mieux pour garder un ton léger, et ont tout remis entre les mains du Ciel.

Le départ de ce bébé a été difficile pour moi. La maternité revêt plusieurs couleurs. Son absence, sa présence et/ou sa disparition.

 

4- La prise de conscience dans la douleur

Aucun changement n’advient facilement.

Depuis le début de ma grossesse, rien ne m’a affectée, rien de ce que j’ai vécu n’a changé mon sentiment : un corps étranger vivait dans le mien et je ne voulais pas qu’il y soit. Aucun des événements jugés majeurs n’ont altéré cela.

Le drame a commencé avec les 5 tests de grossesse positifs. La première échographie où j’ai pu voir le petit humain ne m’a absolument rien apporté, si ce n’est la confirmation du drame. J’étais bel et bien enceinte. Les premiers battements de cœur m’ont beaucoup plus fait l’effet d’un cheval au galop qu’autre chose. Je me suis même sentie coupable de ne rien ressentir lorsque le papa du petit humain m’a raconté le bouleversement et le profond changement vécus à son niveau après avoir entendu ce bruit plus bizarre qu’autre chose.

Rien n’y faisait. Je ne ressentais rien d’autre pour le petit humain qu’un profond sens du devoir : il n’a pas demandé à naître, alors je dois tout mettre en œuvre pour qu’il ait la vie la plus équilibrée possible. Point. Je savais tellement ne rien ressentir en termes d’amour que le soir, avant de m’endormir, je prenais la main du papa du petit humain et je la posais sur mon ventre, peau contre peau, afin que cet être sache que même si moi je n’étais pas capable de lui apporter de l’amour dans le sens normal du terme, une personne l’aimait déjà plus que tout. Il devait le savoir. Mon rejet ne devait pas être la seule chose vécue par lui.

Mon séjour au Cameroun a été vécu en 2 phases. La première a été la phase d’immersion dont j’ai parlé précédemment, et la seconde a été un séjour en famille, pouponnée par ma mère et ses marmites. Durant la seconde partie du séjour, j’ai eu des douleurs un soir. Je traîne un fibrome depuis une dizaine d’années. Je le savais, mais il ne m’a jamais inquiétée étant donné que je ne comptais pas faire d’enfant. Le plan était de le laisser grossir et de le faire enlever une fois la que la nécessité se manifesterait. J’ai partagé cette expérience sur le site internet Les Maters dans un article intitulé Je ne veux pas d’enfant.

Mais ne digressons pas.

Donc, mes douleurs. Je savais depuis le début de la grossesse que le fibrome et le petit humain cohabitaient. Je savais aussi que je pouvais avoir mal de temps à autre, bien que ça n’était jamais arrivé. Alors j’ai minimisé les légères douleurs que j’avais… jusqu’à la nuit tombée. Je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. J’ai cru que je mourrais. Le plus grave est que j’ai cru que le petit humain mourrait aussi.

« Sa seule expérience de vie ne se résumera-t-elle qu’au rejet de sa mère et à l’amour d’un père qu’il ne connaîtra jamais ? »

Cette question a tourné en boucle dans ma tête alors que je me tordais de douleur. Faites en sorte qu’il ne meure pas. Faites en sorte qu’il ne meure pas. Laissez-moi mourir moi, mais faites en sorte qu’il ne meure pas. Je répétais ces phrases comme si j’égrenais un chapelet. Laissez-moi mourir moi, mais faites en sorte qu’il ne meure pas.

Le matin venu, j’ai demandé une seule chose : une échographie. Je me foutais d’avoir une visite médicale, un toucher vaginal, des conseils avisés d’un médecin ou une ordonnance de médicaments qui atténueraient cette douleur insupportable. Je voulais voir le petit humain de mes propres yeux. Rien d’autre ne m’intéressait. Je ne voulais pas que quelqu’un d’autre m’informe de quoi que ce soit. Je voulais le voir de mes yeux.

Et je l’ai vu.

Dans une position qui m’a arraché des larmes. Il était recroquevillé sur le ventre, tout en bas de mon utérus, comme pour se protéger du monde. Son compère le fibrome était juste à côté, plus gros que lorsque je l’avais vu pour la dernière fois. Cet enfant semblait avoir baissé les bras. Trop petit pour se battre tout seul, avec une mère qui n’était pas prête à le faire pour lui, il semblait s’être recroquevillé en attendant patiemment une sentence sur laquelle il n’avait aucune maîtrise. J’ai demandé au médecin pourquoi cet enfant était dans cette triste position. « Il ressent la douleur de sa mère » a été sa réponse.

Mais qu’ai-je fait ?

J’ai abandonné cet enfant depuis le jour 1. Il était peut-être dans cette position depuis le jour 1, vivant mes frustrations et mes haines. J’ai toujours dit ne jamais l’avoir détesté, ce qui est vrai. Mais ça ne signifie pas qu’il n’a pas ressenti cet affreux désespoir que je lui ai posé sur les épaules.

Mais qu’ai-je fait ?

Faisant fi de mon affreuse douleur, j’ai demandé au médecin de me frapper le ventre pour que le petit humain change de position. Il ne pouvait pas rester recroquevillé ainsi. Je n’avais pas le droit de lui infliger cela. Je ne peux exprimer mon soulagement lorsqu’il s’est mis sur le dos, puis sur le côté. C’était beau.

Je me suis jurée à ce moment de ne plus jamais le laisser tomber. Jamais, quel qu’en soit le prix. Je n’ai jamais voulu avoir une grossesse médicalisée, alors je prends le moins de médicaments possible. Au départ c’était un choix personnel. A présent je suis prête à crever de douleur plutôt que de gaver le petit humain de médicaments inutilement.

A mon retour, j’ai demandé au papa du petit humain de me faire une faveur : si lors de l’accouchement il fallait choisir entre sauver le petit humain ou moi, il devait absolument choisir de sauver le petit humain. J’ai vécu une vie aussi pleine que riche. Je souhaite lui offrir la même opportunité.

Je peux vous assurer aujourd’hui que mon sentiment à propos de cette grossesse est bien différent de ce qu’il était au départ : l’égoïsme a des limites.

 

5- Accepter d’avoir un homme dans ma vie

Cette partie a été l’une des plus difficiles. J’ai modelé un monde de solitude dans lequel je me plaisais plus que jamais. Un homme oui, mais avec une vie parallèle, pas imbriquée dans la mienne. Le papa du petit humain me l’a dit dès le départ : je ne suis et ne serai pas un touriste dans ta vie. Ce à quoi je répondais : je vais me barrer à un moment ou à un autre.

Nous ne partions pas sur la même base. Nous ne recherchions pas la même chose. Lorsque le petit humain a fait son apparition, je n’ai jamais traité l’information selon laquelle nous étions 2 dans ce processus. Nous étions ensemble, certes, mais il était plus le papa du petit humain que mon compagnon. Et malgré ce statut de papa, je faisais un bébé toute seule. Lorsque par exemple je me plaignais des finances, je n’avais jamais enregistré le paramètre selon lequel nous étions 2 dans l’équation.

Je ne suis pas seule.

Je ne suis plus seule.

Il m’a fallu des mois et des mois pour le réaliser, et tout autant de temps pour l’accepter.

Il n’a jamais failli. Sa patience est légendaire, et sa présence inestimable. La vérité est que j’ai gardé cet enfant parce que je savais que quel que soit le niveau de mes manquements, le petit humain ne souffrirait d’aucune lacune : son papa avait absolument tout pour lui offrir l’équilibre nécessaire pour une vie heureuse.

J’ai gardé cet enfant aussi parce que son papa m’a donné le choix. Rien ne m’obligeait à être une mère après l’avoir mis au monde. Je n’avais qu’à lui donner naissance et m’en aller. Cette possibilité, le fait de savoir aussi consciemment qu’inconsciemment que je n’avais aucune obligation a facilité la chose. Par ailleurs, la présence de cet homme m’a permis de laisser libre court à mon ressentiment. Si j’avais été vraiment seule en charge de tout ceci, mon comportement aurait été bien différent : je n’aurais pas laissé libre court à mes sentiments. J’aurais « pris mes responsabilités », quelles qu’elles auraient été. Le savoir présent et prêt m’a permis à moi de prendre le temps de m’apprêter.

Je l’ai dit dans le texte La couleur de la vérité. Le papa du petit humain m’apaise, et ce dans tous les sens du terme. Avec le temps, cet apaisement s’est transformé en une confiance absolue. Avoir accepté cela me permet à présent de relativiser toute difficulté. Il l’a prouvé plus d’une fois, nous pouvons y arriver. Bien que je pensais être seule, nous avons traversé ensemble ma lourde période de questionnement. Nous avons traversé ensemble la peur face aux différents problèmes médicaux rencontrés. Et nous allons ensemble vers la naissance d’un être pour qui nous avons déjà tout mis en place.

Parler des nuits entières de ce que nous voulons pour ce petit, de la manière dont nous souhaitons l’élever, des tares sociales que nous souhaitons lui éviter a fini par matérialiser sa présence. Se chamailler sur ce que j’aurais ou non le droit de lui dire a rendu la future expérience de mère plus légère. L’appeler par son nom, un nom que nous avons choisi tous les deux a rendu ce bébé réel.

J’aurai un enfant.

Non.

Nous aurons un enfant. Tous les deux. Ensemble.


Tout n’est pas terminé. Le petit humain ne naîtra pas demain, et je ferai face à tellement de choses encore comme les changements au niveau de mon corps ou les malaises qui vont grandissants. Ceux-là sont les maux que je connais pour le moment. Il y en aura d’autres, mais je les affronterai. Je ne laisserai plus jamais quoi que ce soit m’affecter au point ou cet enfant se recroquevillera de désespoir. Cette période est révolue.

La génitrice s’en est allée.

Place à la mère.


Ce texte a été requis par Leslie Krystyn sur Instagram. Je lui suis reconnaissante de m’avoir permis de structurer ma pensée, mais surtout de m’avoir permis de ne pas terminer l’histoire racontée sur ma grossesse sur une touche négative. Nos interactions me sont précieuses qu’il s’agisse d’elle et moi ou de vous et moi.

Merci à vous d’être là.

Photo : Alex Elle, une des femmes les plus inspirantes que je connaisse.


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10 commentaires

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Fanny Shani juin 4, 2019 - 2:30

Trop d’émotions dans ce message. Je ne suis pas en état d’être cohérente….. Je reviens

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C. Befoune
C. Befoune juin 4, 2019 - 2:55

Je t’attends, ne t’en fais pas Fanny.

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Uriel juin 4, 2019 - 5:35

Voila un moment que je te lis sans commenter. Absent d’insta, donc je loupes beaucoup de tes stories par ces derniers mois.
Bref…
Pour cet article, je dirais Emotion, sourire et tristesse.

« La génitrice s’en est allée, place à la mère ».

Tu m’épateras toujours pour une chose la plénitude de ton égoisme, qui te pousse à vouloir d’abord resoudre tes questionnements, en te mettant en priorité et qui fini par te montrer toujours cette petite porte de don de soi. Cette ouverture pour l’autre, pour des personnes ou des choses qui comptent pour toi.

Je ne le dirais jamais assez, c’est toujours un plaisir de lire ses « tripes que tu vomis ».
Il y aura peut être un deuxieme commentaire sur les émotions du texte. Faut que je me pose at home d’abord

Reply
C. Befoune
C. Befoune juin 5, 2019 - 2:23

« d’abord resoudre tes questionnements, en te mettant en priorité et qui fini par te montrer toujours cette petite porte de don de soi. » Je n’avais jamais vu la chose sous cet angle, mais je me rends compte que tu as entièrement raison Uriel.

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Nancy sandra juin 6, 2019 - 8:02

La genetrice s’en est allée place à la mere….
Un veritable ascenseur emotionnel ce texte.en meme ça m’a permis de mieux me situer sur mes réelles envies;motivations en tant que future « ģénétrice ».Merci Befoune tu n’as pas idée du travail que tu abats sur nous😙😚

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C. Befoune
C. Befoune juin 6, 2019 - 8:29

Et là je rougis !

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Kafui juin 6, 2019 - 8:22

Touchant comme article

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C. Befoune
C. Befoune juin 6, 2019 - 8:30

Merci !

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Carine Marcelle A juin 18, 2019 - 6:25

A l’entame de ton article, je me suis promis de ne pas pleurer, et bien, je me suis retrouver avec les yeux pleins de larmes à la fin lol. Dans mon lit le soir j’ai pas pu résister.J’aime beaucoup te lire Befoune mais this piece is just the one that aroused opposite feelings all at the same time in me.
Comme je comprends toute ses femmes. « il n’existe pas une seule maternité », je suis d’accord », avec des similitudes que l’on prend à gauche et à droite. « l’ égoïsme a des limites » , je suis triplement d’accord lol. Pour avoir traversée des zones de turbulences, j’ai compris que ce cœur qui bat en nous ne demande qu’a vivre, rien que cela. Peu importe les débuts de la grossesse, ce qui compte c’est qu’en fin de parcours la futur maman puisse se sentir apaisée. Cet apaisement ne s’acquiert pas en un claquement de doigt, it takes time.
Je me suis reconnue entre tes lignes, beaucoup de souvenir et d’émotions. Il faut toujours faire ressortir le bon coté des choses, se relever et avancer. Un peu de changement n’a jamais tué personne lol. Aujourd’hui encore, je n’arrive toujours pas à croire que je suis maman d' »un petit humain » ( 4 ans déjà). De mon expérience est né le désir d’ écrire sur la thématique de la maternité et paternité en solo.
Je ne suis pas sur Instagram (je devrai peu être!) mais je vais rester scotcher dans l’attente d’un article qui nous parlera de ta rencontre avec le  » petit humain ». Bonne continuation et surtout…bonne mère tu seras car le premier pas tu l’as déjà fait.

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C. Befoune
C. Befoune juin 18, 2019 - 4:39

C’est avec beaucoup d’émotions que j’ai lu ce commentaire Carine. Je suis désolée de t’avoir fait pleurer… S’il te plait, si tu te décides au final à partager avec nous ton expérience de maman, peux tu me partager le lien de ton blog ? J’ai hâte de le lire !

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