Une histoire de papier toilette et d’attentes limitées

par C. Befoune
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11 minutes

Une révolution s’est opérée dans l’univers du papier toilette/papier hygiénique/papier Q il y a exactement un an.

En novembre 2019, le géant de l’industrie du papier toilette (oui, il y en a un) Essity a révolutionné le domaine : il a créé le papier toilette sans tube en carton au milieu, ce que les pros appellent mandrin. Selon l’article en hyperlien, il a fallu 5 années de recherche en innovation pour atteindre ce résultat dont les retombées seront inestimables : 60% de déchets en moins.

Pour que vous compreniez bien l’ampleur du changement, je vous colle ici les propos de Jean-Paul Ferreira-Martins, le responsable qualité et environnement d’Essity à Gien : « En éliminant le mandrin, nous avons diminué nos déchets d’environ 60%, et nous réduisons aussi le volume d’emballage plastique nécessaire, car les rouleaux sont plus longs, et il y en a moins dans les paquets ».

Aujourd’hui le géant Essity garde jalousement le secret de sa découverte. Les recherches pour arriver à ce résultat ont été aussi vastes que lourdes, et inventer un rouleau de papier toilette sans mandrin (oui, j’utilise les termes techniques !) n’a pas été simple. Dans l’article mentionné précédemment, Ferreira-Martins confie également que « Sans entrer dans les détails, il fallait trouver un moyen pour que la première feuille de papier toilette soit assez robuste pour remplacer le rouleau et maintenir un rond au milieu ». Essity ne compte révéler à aucun concurrent la recette de sa réussite.


Je n’aurais jamais cru qu’il m’aurait été possible d’écrire ces mots. Je n’aurais jamais cru que j’aurais écrit sur le papier toilette, tout comme je n’aurais jamais cru à la prospérité et au dynamisme dans cette industrie. Dans ma réalité le papier toilette, ou PQ comme je l’appelle affectueusement, existe et puis c’est tout. Je l’utilise au quotidien sans me poser de question et je froisse et jette le mandrin sans réfléchir une fois le rouleau terminé.

Après avoir lu l’article de France Bleu intitulé À Gien, le fabricant de papier toilette Essity invente le rouleau sans tube et c’est presque une révolution, j’ai réalisé que la fabrication du PQ est une science qui s’appuie sur des réflexions d’innovation et des recherches scientifiques qui durent des années et coûtent certainement beaucoup d’argent.

Je n’aurais même jamais pensé qu’il existait des Apple et des Mercedes du PQ. Il y a des géants de l’industrie et des fabricants de seconde zone. Tout ce que je sais est qu’il y a des PQ super doux et des PQ super merdiques. Il y a ceux qui offrent une sensation tellement agréable que je les utilise pour me nettoyer le visage lorsque je n’ai plus de mouchoir à disposition, et il y a ceux qui ne sont même pas fichus d’être parfumés et qui semblent écorcher la peau tellement ils sont de qualité minable.

Lorsque j’achète du PQ je me fiche pas mal de la marque. Est-ce que la couleur correspond au code couleur des salles de bains chez moi et est-ce que le rouleau semble avoir au moins une triple épaisseur ? Voilà tout ce qui m’intéresse. Il va de soi pour moi que le PQ doit me satisfaire. Comment ? Rien à foutre. Des rouleaux de PQ satisfaisants doivent exister, et puis c’est tout.


Je lève les sourcils chaque fois que je lis que certaines personnes considérées comme des modèles de réussite sont « self-made ». The self-made entrepreneur ou the self-made woman/man. Beaucoup de ces figures publiques s’auto-proclament self-made parfois. Elles disent avoir réussi uniquement grâce à la sueur de leur front, leur travail acharné, leurs nuits blanches et les nombreux risques qu’elles ont pris ou évités.

La question que je me pose est de savoir si elles auraient aussi bien réussi si elles avaient évolué dans un environnement différent. Prenons le cas de Kylie Jenner, self-made milliardaire en dollars américains qui a combiné sa créativité et son « influence » à sons sens des affaires.

Que ce serait-il passé si Kylie Jenner n’avait pas été la fille du champion olympique Bruce/Caitlyn Jenner et de l’ex-femme de Robert Kardashian qui, grâce aux activités professionnelles de son ex-mari, côtoyait des gens de la « haute société » ? Que ce serait-il passé si Kim Kardashian n’avait pas eu accès aux environnements qu’elle a fréquentés grâce à la fortune de son père ? Que ce serait-il passé si cette même Kim Kardashian n’avait pas rebondi sur sa sextape pour se créer une réputation de fashionista puis de femme d’affaires ? Que ce serait-il passé si elle n’avait pas ouvert les portes de sa célébrité à sa famille grâce à la télé-réalité ? Que ce serait-il passé si en plus de tout ceci Kylie Jenner n’avait pas eu accès aux « meilleurs » chirurgiens esthétiques de son environnement ?

En gros, que ce serait-il passé si Kylie Jenner était Kylie Smith, seul enfant d’une enseignante de maternelle et d’un bibliothécaire ? Le destin aurait-il été le même ?

Lorsque je me shootais à la politique, que j’étais sur tous les plateaux télé possible et que je courais les conférences, une question m’était souvent posée : Comment arrivez-vous à créer autant de contenu et à être autant informée et où trouvez-vous le courage de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ? Ce contenu c’est moi qui le créais, et ces informations c’est moi qui les consommais, mais la vérité est que je n’aurais jamais pu le faire si je ne vivais pas dans un certain environnement.

Je vivais en famille chez ma sœur, je n’avais absolument aucune facture à payer. Je ne me souciais ni du ménage, ni de la bouffe : tout était magiquement nettoyé et les repas apparaissaient miraculeusement sur la table. Je n’avais absolument aucune obligation financière, il a donc été très simple pour moi de démissionner de mon job « régulier » pour n’avoir que des contrats ponctuels que je n’acceptais que si ça me chantait afin de me consacrer à la lecture, l’écriture les conférences et tous les voyages qui vont avec.

Je n’aurais pas quitté le Cameroun si ma sœur n’avait pas créé un environnement favorable à mon départ. Elle m’a dit viens ici, il y a plus d’opportunités. Au Cameroun je n’ai pas laissé que mon passé. J’y ai laissé tout un univers, un système de croyances et de pensée. Si je ne m’étais pas éloignée de ce monde je n’aurais certainement jamais écrit ces lignes. M’en aller m’a permis de voir la vie sous un autre jour et donc de déchaîner l’humain en moi. Il est toujours plus facile d’être soi loin de chez soi.

Non, je n’étais pas self-made. Toutes mes activités reposaient sur le travail titanesque de ma sœur qui m’offrait le gîte et le couvert à l’œil. Elle n’était sur aucun plateau télé, n’a participé à aucune émission radio, n’a écrit aucun article pour aucune de mes plateformes, mais tout cela n’aurait jamais existé sans elle, du premier au dernier jour.

Tchonté me demandait souvent pourquoi je parlais autant de ma sœur dans mes textes sur Medium. Elle était et reste mon Essity, cette entreprise qui investit des millions dans la recherche pour faciliter la vie d’individus qui ne sauront certainement jamais rien de son existence ou de son travail pour améliorer leur passage aux toilettes. Tout simplement.


J’ai parlé tout à l’heure des PQ merdiques.

Aujourd’hui je réalise que ceux qui créent ces PQ les créent certainement pour contenter une cible qui n’a pas les moyens de s’offrir des PQ Lotus (retrouvez toutes les marques de la maison Essity ici) ou parce qu’ils ne disposent pas d’autant de moyens qu’Essity pour investir dans la recherche et l’innovation. Ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont pour contenter une cible qui ne peut avoir accès à mieux.

Ce paragraphe me fait penser à un article que j’ai publié sur mon Medium en octobre 2016, Pourquoi je ne réclame plus le soutien de ma famille et de mes amis. Lorsque j’ai créé Elle Citoyenne j’exigeais littéralement de ma famille et mes amis qu’ils lisent les articles publiés sur le site, des articles que j’écrivais.

Il m’était très douloureux de constater que ça ne les intéressait pas. J’avais l’impression de ne pas avoir leur soutien. J’abattais tout ce travail et mes proches ne s’y intéressaient pas. Je me sentais littéralement rejetée, et ça a duré jusqu’au jour où un mec m’a insultée sur mon Facebook parce que j’avais traité certains pasteurs d’églises de réveil d’entrepreneurs religieux dans un article.

Cet article dont je parle compte au moins 4000 mots. Personne de mon entourage n’allait se le farcir, ça je le savais déjà, mais à mon grand étonnement ils étaient tous sur le dos du mec moins de 30 secondes après qu’il ait posté son commentaire. Ils ne l’ont pas raté. Le gars a tellement eu chaud qu’il m’a envoyé un message inbox pour me dire que si je me présentais à une élection je gagnerais certainement parce que je bénéficiais d’un soutien infaillible.

Ma sœur, qui jusqu’à ce jour n’a jamais lu l’article, ne s’est pas limitée à laver copieusement le gars sur Facebook. Elle m’a appelée pour finir avec sa race entière au téléphone.

Que ce serait-il passé si mon entourage m’avait offert exactement le soutien que j’exigeais d’eux et rien d’autre, c’est-à-dire lire et commenter les articles ? Aurais-je eu cette muraille infranchissable autour de moi chaque fois que j’étais attaquée ?

Que ce serait-il passé si toutes les entreprises qui ne sont pas Essity créaient un PQ à ma mesure selon mes attentes surtout en termes de senteur et d’épaisseur ? Qu’adviendrait-il de ceux qui n’ont pas les moyens de s’acheter le même type de PQ que moi ?

On pense très souvent qu’on sait ce qui nous convient le mieux et ce qui convient le mieux au monde dans lequel on vit. On se rend très peu compte qu’on n’a pas la moindre idée de l’existence et la nécessité du travail abattu pour que nous soyons satisfaits par toutes ces petites choses auxquelles nous n’accordons pas une seule seconde d’attention. On se rend peu compte également que ce qui nous convient n’est pas approprié pour d’autres ou n’est pas à leur portée.

Le mandrin supprimé par Essity me fait penser à ce soutien que j’exigeais de mon entourage. J’avais défini ce soutien sans tenir compte des forces et faiblesses des autres. Ils devaient me satisfaire, tout comme l’existence du mandrin me satisfaisait sans que je ne réfléchisse à l’apport de sa non-existence. Mes proches m’ont offert ce qui était utile pour moi et non ce que j’attendais d’eux tout comme Essity a travaillé dans l’ombre pour que je crée moins de déchets alors que je me focalisais sur autre chose : douceur et odeur.

Parfois ce qui nous est gracieusement offert a nettement plus de valeur que ce que nous exigeons en ne tenant compte que de nos envies.


Cet article a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture de Digressions. Il était question pour moi de me plier à un exercice donné aux participants qui consistait à développer un sujet lié à ceux abordés sur leur blog en se basant sur l’article À Gien, le fabricant de papier toilette Essity invente le rouleau sans tube et c’est presque une révolution.

J’espère que mon exercice à moi n’est pas trop merdique. De toutes les manières, avec ce que je leur fais subir durant l’atelier, les participants ne se gêneront pas à me le dire sans prendre de gants !

Photo : Vlada


PS : peu de gens le savent, mais il est possible de surligner des passages des articles, comme c’est le cas sur Medium. Ce serait bien d’utiliser cette fonctionnalité pour que je sache quelles sont les parties du texte qui ont retenu votre attention. Et puis, il faut bien que mon argent serve à quelque chose puisque j’ai payé pour cette fonctionnalité !


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2 commentaires

Monnou décembre 8, 2020 - 9:48

Et beh! Je n avais pas pensé à ce point de vue!… merci Befoune.
Mon article me paraît si léger du coup 😕

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C. Befoune décembre 8, 2020 - 10:09

Le but n’est pas que nous ayons exactement le même angle d’attaque Lady Grâce…

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Commentaire

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