Perdre ses acquis : tragique ou pas ?

par C. Befoune
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11 minutes

J’ai recommencé à faire du sport. Je ne peux pas encore sortir les tambours, ça ne fait que 2 jours.

J’ai attendu ce moment pendant près d’un an. Je vis et je respire fitness. Le sport est un pilier dans ma vie. Il régule tout, tout est sain lorsque je fais du sport. Je suis plus disciplinée, mes pensées, mes goûts, mes choix et mes activités sont nettement plus sains. Je suis plus productive, et nettement plus créative.

Mais ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.

J’ai recommencé à faire du sport, et j’ai reçu ma plus belle leçon d’humilité.


Pensez-vous souvent à vos acquis ?

Ces petites choses du quotidien que nous faisons sans réfléchir parce qu’elles sont faciles, parce qu’on les maîtrise, parce que rien ne nous arrête. Ça va de lacer ses chaussures à manier une fourchette. Ou même cligner des yeux. Tellement facile tout ça !

Je dois vous avouer que je n’y pense jamais.

Non.

En réalité, je n’y pensais jamais. Jusqu’à la période de l’accouchement du petit humain. 

Je ne suis pas une habituée des hôpitaux. Je ne sais pas vraiment ce que c’est d’être alitée. Certes la période de grossesse a été compliquée, mais au moins je n’étais pas accrochée à des perfusions sans aucune période de répit. J’ai compris la valeur de la possibilité d’enfiler un T-shirt. Un bras perfusé et un corps charcuté, c’est assez difficile à gérer. 

Rester couchée sans vêtements parce qu’on ne peut être bougé et, pire, qu’on ne peut se bouger. Se faire enfoncer des sondes parce qu’on ne peut aller aux toilettes… étant donné qu’on ne peut bouger. Se faire nettoyer comme un morceau de viande parce qu’on ne peut se laver… Passer des heures et des heures sans pouvoir rire parce qu’on a l’abdomen complètement hors d’usage.

Je n’avais jamais mesuré à quel point j’aime me laver, me récurer. Gommer chaque millimètre de mon corps a de l’importance à mes yeux. Je n’en avais pas pleinement conscience. J’ai réalisé la valeur des douches lorsque j’ai dû passer 2 semaines sans pouvoir passer sous un jet quelconque pour préserver le bandage d’après charcuterie. Je remplissais l’évier pour mes séances de « nettoyage » la mort dans l’âme, le pommeau de douche inutilisable dans mon champ visuel. Je jalousais le papa du petit humain. Il pouvait se laver, lui. J’ai fini par appeler mon frère pour me lamenter à loisir : je veux me laver !!!!

Combien de fois, et combien de temps se pose-t-on pour analyser nos gestes du quotidien. Utiliser un clavier d’ordinateur parce qu’on a des doigts. Visser ses écouteurs pour éviter le bruit ambiant parce qu’on a des oreilles, et des écouteurs. Mes orteils n’ont aucune importance particulière à mes yeux, pourtant sans eux je ne peux marcher.

Mais ne digressons pas.


Il y a un an j’étais au top de ma forme physique.

Mon corps était souple quasiment aucune contorsion requise par mes exercices physiques ne m’était impossible. J’enchaînais des exercices de cardio sans perdre mon souffle, et le pilates était un pur moment de plaisir.

Mes muscles ne me faisaient quasiment jamais mal. J’étais arrivée au point de rechercher la douleur pour avoir l’impression de m’être vraiment bougée. Après des années d’activité sans arrêt, j’avais le physique que je souhaitais avoir et, par-dessus tout, je me sentais aussi bien dans mon corps que dans ma tête. Me réveiller à 5 heures du matin pour mon heure de sport quotidienne relevait plus du bonheur que de la torture. J’étais toujours à la recherche de nouveaux exercices, de nouveaux coaches qui me pousseraient encore et encore.

Ah oui, je ne vous l’ai pas dit : je suis accro aux chaînes de fitness sur YouTube ! Je ne vais pas en salle de sport (la seule pensée de la nécessité de sortir de ma maison serait hautement décourageante la majorité des jours). Les coaches sur YouTube sont magnifiques et font ma joie. Je vous ferai une liste des chaînes YouTube chères  à mon cœur si vous le souhaitez (oui, je sais, je vous dois déjà un article sur les nouveaux podcasts que j’écoute !).

Je n’ai jamais vraiment parlé des difficultés au niveau de ma santé pendant ma grossesse. Je le ferai dans le birth story prévu pour… bientôt. Mon médecin m’a dit qu’il était possible pour moi de faire quelques exercices, mais étant donné la précarité de la situation dans mon corps, j’ai préféré ne pas faire souffrir doublement un petit humain qui n’avait rien demandé : une génitrice qui se lamente c’est bien assez !

Alors pendant près d’un an je n’ai pas levé le petit orteil.

C’est la joie au cœur que j’ai déployé mon tapis de yoga pour ma première séance d’étirements avec Kelli de Fitness Blender. Je savais que je ne serais pas au top de ma forme. Je savais que certains exercices seraient difficiles. Je pensais n’avoir aucune attente. Erreur.

Mon cerveau était resté câblé sur la fréquence « 5 ans d’activité non-stop ». 

C’est avec une grande stupeur que je me suis rendue compte que tout m’était difficile. Absolument tout. En réalité je suis revenue au niveau auquel j’étais il y a 5 ans : corps lourd, muscles « gelés », énergie au niveau zéro. Je ne m’y attendais pas du tout. Après la première pompe mes poignets n’en pouvaient plus. Ils ne supportent plus mon poids, pourtant je n’ai pris que 2 kg pendant la grossesse. 

J’ai l’impression que mon corps a perdu sa mémoire. La connexion entre mon cerveau et mes membres semblait ne plus fonctionner. Mon cerveau les savait capables de tenir longtemps. Il savait mon corps capable de faire tous ces exercices. Il savait mes poignets forts. Mais il se confrontait à une réalité contraire à ses souvenirs, à la vérité vécue. Je transpirais à grosse goutte, je respirais aussi fort qu’un buffle, je n’avais aucun équilibre. Et j’avais mal.

Le pire ? J’ai sélectionné des vidéos niveau débutant, les vidéos d’exercices avec lesquels j’ai découvert le pilates il y a 5 ans. Et mon corps réagissait exactement comme il y a 5 ans. Il était surpris par tout.


J’ai dit au début de l’article que la reprise du sport m’a appris ma plus grande leçon d’humilité.

Si vous me lisez depuis longtemps, alors vous savez que je me définis à mes propres yeux par mes accomplissements.

Je sais ce que je sais, et j’ai une idée assez claire de ce que je ne sais pas. Je suis fière de ce que je sais et renforce mes connaissances et compétences à la première occasion. Je ne m’apitoie pas sur ce que je ne sais pas, car si c’est d’un quelconque intérêt pour moi, je m’atèle à changer la situation. Par contre, ce que je ne fais pas, c’est régresser.

La régression est un cauchemar.

J’avance, je ne recule pas.

Tout comme ça a été le cas avec ma grossesse de la conception à la mise au monde, ma situation actuelle me montre que je ne maîtrise, je ne régule pas tout. 

Recommencer.

Me retrouver au même niveau qu’il y a 5 ans.

C’est difficile.

Alors je fais ce que je sais faire de mieux lorsqu’une situation me dépasse, que je n’ai aucun contrôle : je me détache et j’observe. C’est cette observation qui m’a menée à la réflexion sur les acquis.

Je pensais que ma forme physique était un acquis. Pouvoir faire des jump squats sans même y penser m’a fait oublier d’où je venais. J’ai oublié que j’ai été au niveau zéro. J’ai oublié que les jump squats étaient mon pire cauchemar. J’ai oublié que j’avais mal partout les lendemains de séances tellement basiques que je les aurais jugées ridicules il y a un an.

Aujourd’hui je revis ces mêmes douleurs. 

Elles me ravissent parce qu’elles sont la preuve que j’ai enfin pu recommencer à m’activer. Elles m’attristent parce qu’elles sont la preuve d’un travail anéanti, un travail que je recommence depuis le début. Un travail dont je pensais les résultats acquis.


Je me pose de nombreuses questions. Le fait que je prends beaucoup de choses pour acquises me fait manquer d’empathie sur de nombreux volets.

J’ai eu une discussion récemment qui m’a fait réaliser à quel point le mal est profond.

Lorsque j’ai créé Elle Citoyenne en 2015, je ne m’attendais pas à des retours. Je l’ai créé pour mon propre plaisir. Le blog à l’époque répondait à mes propres besoins. Au fil du temps, les gens se sont rapprochés de moi pour me dire leur admiration, partager leurs réflexions sur des sujets socio-politiques. La chose a pris de l’ampleur lorsque j’ai commencé à écrire sur Medium en 2016. Les gens venaient vers moi pour me dire leur admiration une fois de plus, mais aussi pour me dire la pertinence de mon initiative, de mes partages pour eux, pour leur équilibre mental. 

Lorsque j’ai créé Digressions, les messages de ce type relevaient pour moi du quotidien. Je n’étais donc pas surprise d’en recevoir. Ils me font toujours  autant plaisir et gardent leur importance à mes yeux, raison pour laquelle je prends toujours le temps de répondre. Mais c’est devenu comme… un acquis. Ce qui me rappelle que je suis parfois surprise de ne recevoir aucun message après un article car ça a l’air tellement… banal.

Et c’est ainsi qu’on prend la grosse tête. Ça part de rien. 

Donc cette amie qui tient un blog a partagé avec moi un message très positif reçu d’un de ses abonnés. Je lui ai dit à demi-mot qu’il n’était en rien émouvant de recevoir ce genre de message, ça ne valait pas vraiment la peine qu’elle le partage.

Sauf que.

Lorsque j’ai commencé à bloguer, elle était dans le game depuis longtemps. Elle m’a tenu la main, m’a fait voir les limites de mes réflexions, mais aussi de mes actions. Elle a été ma cheerleader #1, ce qui n’a pas changé depuis. Nous avions développé un système de soutien mutuel : nous riions de nos réussites et pleurions sur nos échecs ensemble.

Et oui, partager les messages encourageants reçus de nos abonnés en faisait partie.

Sur ce coup-là également j’ai oublié d’où je venais. J’ai oublié que lorsque j’ai fait mes premiers pas dans le blogging, personne n’avait rien à m’envier. Elle Citoyenne était gris, violet et orange, et le contenu laissait à désirer. J’ai oublié que ce site internet aujourd’hui salué n’a pas commencé avec ce contenu pointu et cette harmonie visuelle.

J’ai oublié qu’il fût une époque où personne ne pensait à m’écrire, où mon  nom n’évoquait rien du tout, où recevoir un commentaire sur une photo sur Instagram était une grande réalisation.

J’ai pris pour acquis, ce qui me fait oublier que ceux que je critique négativement sont parfois exactement où j’ai été. Je suis différente aujourd’hui à cause de mon parcours et du savoir que j’ai accumulé. Sauf que je n’ai pas toujours su ce que je sais. Je n’ai pas toujours fait ce que je fais. Je n’ai pas toujours eu ce que j’ai. Je n’ai pas toujours été celle que je suis aujourd’hui.

Je viens de quelque part, et ce quelque part c’est le néant. J’ai été une toile vierge. Et aujourd’hui je passe devant les toiles vierges sans les regarder, parce que je suis couverte de couleurs. Elles devraient faire pareil ! Sauf que ce n’est pas si facile. 

L’orage avant l’arc en ciel. 

Je vis tellement baignée de couleurs que j’ai oublié la valeur des jours de pluie, qu’ils soient miens ou ceux des autres.

Alors je manque d’empathie.


PS : peu de gens le savent, mais il est possible de surligner ou de répondre à des passages d’articles, comme c’est le cas sur Medium. Ce serait bien d’utiliser cette fonctionnalité pour que je sache quelles sont les parties du texte qui ont retenu votre attention. Et puis, il faut bien que mon argent serve à quelque chose puisque j’ai payé pour cette fonctionnalité !


Digressions n’a aucun compte sur les réseaux sociaux, une situation qui n’est pas près de changer. Pour vous tenir informés des activités ici, abonnez-vous au blog, tout simplement. 

Je suis disponible par mail à l’adresse mesdigressions@gmail.com et sur Instagram à @c_befoune.

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Astrid novembre 7, 2019 - 11:49

Merci pour cet article qui parle de complaisance et savoir recommencer à mon avis ou se relever encore.
J’ai eu les mêmes sensations cette année quand cet été ma cousine du même age que moi, est morte dans un accident de voiture.
Je vais paraître terriblement ennuyeuse mais j’avais pris ‘vivre’ à 37 ans comme un acquis! Demain sûrement à cet âge là doit être acquis. Surtout lorsqu’on est maman de 2 magnifiques humains, paratge sa vie avec un homme incroyable, est sportive, active, au sommet de sa forme mentale et physique!
J’arrête là l’effet dramatique 😉
Oui perdre ses acquis est tragigque quelque fois mais les regagner ou alors en ‘construire’ d’autres est tout aussi magnifique.
Je te souhaite vite de retrouver tes acquis sportifs et de ne pas oublier de les célébrer, les chérir une fois retrouvés.
Je te souhaite aussi de ne plus jamais les considérer comme ‘acquis’ afin de ne pas devenir complaisant ou gagner la grosse tête 🙂
PS: Je suis une toute récente lectrice du blog et je prends beaucoup de plaisir à lire tous les articles. J’ose enfin publier un premier commentaire et j’espère pouvoir le faire encore.
Merci.

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C. Befoune
C. Befoune novembre 9, 2019 - 5:02

Je commence par te souhaiter la bienvenue Astrid ! Comment vont tes petits humains ?

Reconstruire s(d)es acquis est effectivement magnifique. Sauf que la douleur vécue avant d’y arriver est réelle lol !

Je suis contente que tu aies pris conscience que le fait de vivre doit se célébrer. Il est triste que ça arrive suite à un événement tragique. Je suis vraiment désolée pour ta cousine.

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Menadus novembre 8, 2019 - 9:46

Courage pour tout ce par quoi tu es passée pour la venue du petit être… et pour tout ce par quoi tu passes encore. Stay strong, c’est pour la bonne cause.

Sur le plan humain, je pense que rien n’est acquis. Tout est si fragile, tout peut être perdu à tout moment.

J’ai réalisé la fragilité, la vulnérabilité, que tu évoques lorsqu’une hernie m’a permis de comprendre que même le fait de pouvoir RIRE sans se tordre de douleurs est une action de grâce.

Plus tard, ce sont des crises hémorroïdaires qui m’ont fait réaliser que générer des flatulences n’est pas si banal, mais relève même de l’exploit et de la confirmation qu’on est en santé. Ah oui, ces situations de fragilité ont le mérite de raviver l’humilité, de réaliser que nous ne sommes pas « en fer » et que rien n’est vraiment acquis.
Ça a également le mérite de nous prédisposer à mieux comprendre les autres, à expérimenter davantage d’empathie et donc à diminuer toute éventuelle condescendance.

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C. Befoune
C. Befoune novembre 9, 2019 - 5:07

« même le fait de pouvoir RIRE sans se tordre de douleurs est une action de grâce. »

Tu as encodé ma pensée. Mais totalement. C’est dommage qu’il faille passer par des moments aussi difficiles pour se rendre compte de la beauté de ce qui est à notre portée au quotidien. Le plus drôle ? Il m’arrive encore d’oublier parfois, étant donné que le ciel nuageux est à présent dégagé.

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