Jantelagen ou la Loi de Jante

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Ce concept, qui est plus un art de vie qu’autre chose, me trotte dans la tête depuis la première fois que j’en ai entendu parler il y a un an.

J’ai toujours été une grande fan de musique. Je suis pratiquement incollable lorsqu’il s’agit de RnB, de pop et de variété des années 90, l’époque où on faisait de la « vraie musique » (je n’aurais jamais cru qu’un jour je parlerais comme les vieux !!!). Je reconnais une mélodie à mille lieux, j’ai des chansons qui passent en boucle dans ma tête, je crée des playlists de malade sur la base des rythmes et des tempos… en bref je suis vraiment passionnée.

C’est donc avec un grand étonnement que j’ai appris que de nombreux tubes célèbres de cette époque (de celles d’avant et d’après également) ont été écrits et produits dans un pays qui pour moi n’a pas une grande histoire musicale selon les standards des passionnés de RnB et amoureux de pop de ma génération. La Suède n’est pas du tout le pays auquel on pense lorsqu’il s’agit de Childish Gambino ou de Britney Spears, pourtant elle a fait leur succès.

Lorsque la série This Is Pop a été diffusée sur Netflix, le buzz est né autour du fait qu’Usher ait osé dire à T-Pain qu’il détruisait la musique en raison de son utilisation d’auto-tunes, ce qui a poussé ce talent sur pieds à douter de ses capacités et à faire profil bas. L’épisode a été révélateur, mais bien moins à mon avis que l’épisode 3 intitulé Stockholm Syndrome et dont la description est la suivante : « Mapping the trajectory of Sweden’s rise as a global force in pop music, with the arrival of ABBA, Ace of Base and producer-songwriter Max Martin. »

A l’époque des Boys Bands (Backstreet Boys, Worlds Apart…) et des « jeunettes » telles que Britney Spears et Christina Aguilera, la deuxième étape après la formation des groupes et la signature d’un contrat par les artistes pour garantir leur succès était un séjour en Suède. Hit Me Baby One More Time, de Britney Spears, Bye Bye Bye de N’Sync et même plus récemment Starships de Nicky Minaj et So What de Pink ont été conçus dans ce pays.

Au début de l’épisode 3 de This is Pop, il est demandé au compositeur, meneur et producteur suédois Ludwig Göransson (qui a reçu 1 Oscar et un Grammy pour Black Panther, et 2 Grammy pour la chanson This Is America de Childish Gambino dont il est l’une des moitiés, fait surprenant) pourquoi les Suédois étaient aussi bons lorsqu’il s’agissait de pop music, sa réponse a été la suivante : « In Sweden you are not really supposed to talk about your success. We more like to listen to what other people have to say”. Au fur et à mesure que l’épisode avance, on apprend que ce silence autour de la réussite est né d’un code de conduite adopté dans les pays nordiques : la Loi de Jante, ou Jantelagen en suédois et Janteloven en danois et en norvégien.

La Loi de Jante est considérée comme l’essence de l’éducation et des sociétés scandinaves. Il s’agit en réalité d’un ensemble de 10 commandements qui a toujours existé dans ces sociétés sans être encodé, et qui l’a été pour la première fois en 1933 par le très antipathique auteur Aksel Sandemose dans sa satire fictive Un fugitif recoupe ses traces. Les 10 commandements sont les suivantes :

  • Tu ne dois pas penser que tu es quelqu’un de spécial.
  • Tu ne dois pas penser que tu es aussi bon que nous.
  • Tu ne dois pas penser que tu es plus intelligent que nous.
  • Tu ne dois pas t’imaginer mieux que nous.
  • Tu ne dois pas croire que tu en sais plus que nous.
  • Tu ne dois pas penser que tu es plus important que nous.
  • Tu ne dois pas croire que tu es bon à quoi que ce soit.
  • Tu ne dois pas te moquer de nous.
  • Tu ne dois pas penser que quiconque se soucie de toi.
  • Tu ne dois pas croire que tu peux nous apprendre quoi que ce soit.

En gros quoi que tu accomplisses n’a absolument rien de spécial et rien ne peut ou ne doit te faire penser que le contraire soit possible. D’après mes lectures, la Loi de Jante est un facteur de régulation sociale qui permettrait de s’assurer que tout le monde est au même niveau. Ce n’est peut-être pas lié, ce qui m’étonnerait, mais les pays scandinaves sont ceux où l’écart entre les hommes et les femmes est le moins prononcé. En Suède les couples s’inventent même un nouveau nom de famille pour ne pas en choisir un au détriment de l’autre.

Durant tout l’épisode, un seul des producteurs suédois interviewés a osé dire qu’il avait accompli de belles choses, et il a présenté des excuses immédiatement après. Voir la Loi de Jante en action m’a poussé à me plonger dans une réflexion sur les changements sociaux observés sous nos cieux autour de la réussite et surtout des accomplissements.


La plupart des gens de ma génération n’ont pas grandi dans un environnement où ils étaient encouragés. Certains se reconnaitront peut-être à travers mon expérience. Rien n’était jamais assez bien pour mes parents. J’étais frappée et punie si j’étais deuxième de la classe. J’étais punie si je ramenais un 20 sur 20 pour la simple raison que quelque part sur ma copie quelque chose n’allait pas (par exemple les t et les l avaient la même taille, sacrilège !). Lorsque j’arrivais à tout faire selon les règles j’avais droit à « C’est bien, on verra la prochaine fois. » Rien ne devait me laisser penser un seul instant que j’étais « arrivée ».

Je n’en savais pas plus que les adultes alors c’était à eux de prendre les décisions à ma place. Je l’ai dit de nombreuses fois, mes études ont été orientées par ma mère jusqu’au Master. Je peux avouer aujourd’hui que j’ai pleuré comme une madeleine lorsqu’elle m’a annoncé que je ne quitterai pas mon université parce que je devais y poursuivre des études en traduction. J’ai pleuré, mais je savais que ça ne changerait rien du tout, et aujourd’hui je suis (fière) titulaire de ce master.

L’idée était certainement d’enseigner l’humilité aux enfants et de leur apprendre à se dépasser, à ne jamais se reposer sur leurs lauriers. Dans mon cas ça a marché. Je vous l’ai dit dans l’article publié hier, j’ai refait mon CV. Ce moment a été une révélation. Pour la première fois de ma vie j’ai dû rédiger un CV détaillé, mais alors vraiment détaillé, ce qui m’a permis de m’étendre sur chacun de mes accomplissements. Je me suis aperçue de l’ampleur d’une chose dont j’avais vaguement conscience mais sur laquelle je n’avais jamais pris le temps de méditer : une fois qu’un accomplissement est passé je l’oublie et je me focalise exclusivement sur le prochain, comme si le précédent n’avait jamais existé.

Quel que soit la grandeur de l’accomplissement, il perd toute valeur le lendemain du jour où il a été reconnu comme un accomplissement. Toute ma vie je repars de zéro. Je ne cite jamais, mais alors jamais ce que j’ai eu à faire avant, je ne me repose pas dessus pour avancer. Chaque fois qu’une biographie de moi est requise, je ne soumets jamais plus de 2 phrases, et elles portent exclusivement sur ce sur quoi je travaille au moment où la biographie est rédigée. Si j’estime que je ne fais rien, alors je ne soumets rien.

Cette situation me pousse à garder une mentalité de novice. Il y a quelques jours je disais à mon ex supérieur hiérarchique (j’ai parlé de son apport dans l’épisode de podcast avec Tchonte) que j’avais besoin d’une formation sur Word parce que, vu qu’il ne faisait plus partie de l’unité, j’étais seule en charge du document le plus important de l’organisation, qu’il s’agisse de qualité du contenu ou de mise en page (l’économiste et auteur Felwine Sarr est le Président du Conseil d’administration, ce qui vous laisse deviner le niveau de pression !). Il a ri et m’a dit que je n’avais aucun besoin de cette formation parce que je savais exactement ce qu’il fallait faire… étant donné que j’avais géré quasiment seule les 2 précédents documents.

Mon cerveau n’enregistre pas que je sais faire quelque chose. Je doute de tout, au point de me dire que si ce que je fais est apprécié alors la personne qui apprécie est forcément incompétente. C’est la seule raison pour laquelle elle pourrait apprécier ce que je fais. Cette éducation basée sur l’humilité (voire le rejet d’une quelconque compétence et d’un quelconque acquis) et l’excellence a ceci de positif qu’elle permet de rester sur ses gardes et de toujours viser le meilleur. Elle a en revanche un côté négatif bien plus grands que tous les fruits récoltés : un total manque de confiance en soi et en ses capacités. J’ai rencontré peu de gens de ma génération qui n’en souffrent pas.

Les choses ont beaucoup changé avec le fait que les réseaux sociaux nous aient rapprochés de la culture américaine, une culture où la fierté de soi et de ses accomplissements est louée. Parler de soi en des termes charmants est encouragé, ce qui était considéré comme une hérésie à mon époque. J’ai appris à me vanter par exemple de la qualité de mes articles grâce au fait de baigner dans cette culture tant à travers les réseaux sociaux que les blogs, les podcasts et les livres. Cette nouvelle aptitude a participé au boost de ma confiance en moi et de certains de mes acquis. J’insiste sur « certains », et je peux vous assurer qu’il ne s’agit que de la qualité de mon contenu. Pour ce qui est du reste… je reste nulle dans ma réalité, en perpétuel besoin de renforcement de compétences.

Il est bon de savoir valoriser ses acquis et ses accomplissements selon le modèle américain, un des seuls d’ailleurs à se focaliser sur ce que j’appellerais la grandeur de l’individu. Les vidéos de Tev et Louis San sur YouTube montrent par exemple qu’au Japon l’individu est effacé au profit de la communauté. Il est jugé indécent d’avoir une odeur par exemple. On ne doit rien sentir, odeur de sueur comme de parfum est considérée offensive. Les excuses publiques (accompagnées de pleurs et d’humiliation) sont monnaie courantes pour les personnages publics qu’ils s’agissent de stars et de fonctionnaires. La tendance est pratiquement la même en Corée du Sud (évitons de nous lancer dans des discussions sur la Corée du Nord). L’Europe est célèbre pour sa mesure et sa bienséance, raison pour laquelle des rappeurs comme Booba heurtent : ils se font trop d’éloges à eux-mêmes. En Afrique… je pense que vous en savez assez par votre propre expérience.

Comme je l’ai dit précédemment, il est bon de savoir valoriser ses acquis et ses accomplissements, mais chaque bonne chose vient avec son lot de noirceur. Aujourd’hui on observe un phénomène selon lequel tout l’effort est dirigé vers la valorisation, et plus aucune énergie ne reste pour l’accomplissement. LinkedIn offre des pépites à ce niveau. Nous avons des CEO d’entreprises sans matricule et sans employé, des panelistes sans autre compétence que la publication de messages de motivation piqués dans les livres de Paolo Coelho, des articles longs comme le bras sur des « entrepreneurs » qui n’ont aucun marché et qui arrivent à peine à se nourrir… Les idées immatérielles et non matérialisables ont la précellence sur la réalisation.

Nous sommes passés d’une époque où on travaillait très dur sans jamais rien dire, à une époque où on ne fait que parler et où on n’accomplit absolument rien, situation que des photos de bonne qualité publiées sur les réseaux sociaux masquent autant que faire se peut. Nous en sommes au point où l’apprentissage est moqué : abandonner les études est cool parce que de toute façon Bill Gates et Mark Zuckerberg n’ont pas de diplôme (si vous êtes du triste groupe qui pense ainsi, je vous invite à lire l’article Overnight Success : la porte ouverte vers l’échec que j’ai publié il y a quelque temps.). Travailler est ringard si l’activité n’est pas « visiblement fashion », si elle n’est pas instagrammable. J’ai dit précédemment que les générations précédentes souffraient d’une crise de la non-confiance en soi. La génération actuelle souffre d’une crise du trop plein de confiance en soi, au point où ne rien réaliser n’est pas un souci. C’est même un non-événement.

Le plus curieux est que les jeunes générations ne sont pas les seules à être tombées dans cet abus. Des gens de ma génération, et même celle d’avant, sont parfois des têtes de proue en ce qui concerne cette « absence de réalisation au profit du bavardage ». Peut-être qu’ils en ont eu marre d’être obligés de se confondre à la masse où personne ne sort jamais de l’ordinaire. En parlant de masse, je souhaite partager avec vous cette vidéo qui explique ce qu’est la Loi de Jante et comment elle est vécue en Scandinavie. 3 jeunes filles interviewées dans cette vidéo parlent de la lourdeur de cette loi, de leur impossibilité à se démarquer en tant que personne au risque de s’attirer les foudres de la société.

A la fin de la vidéo il leur est demandé si elles auraient fait disparaitre la loi d’un claquement de doigt si elles en avaient la possibilité et, sans réfléchir, elles s’exclament toutes les 3 NON ! Je suis en partie d’accord avec elles étant donné que la loi promeut en quelque sorte l’excellence en gardant la tête sur les épaules, mais je pense qu’elle pourrait être assouplie pour laisser plus de marge à l’individu en tant que personne.

En ce qui me concerne je pense que je dois trouver un équilibre entre valoriser mes accomplissements passés et rester focalisée sur ceux en cours de préparation. C’est assez difficile. Je vis dans un excès, la peur de me reposer sur mes lauriers, et je crains de tomber dans un autre, le trop plein de confiance au point de ne plus rien accomplir.

Quel est votre avis sur tout ceci ?

Photo : Ashutosh Sonwani


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4 comments
  1. Je me suis engagé dans l’associatif très récemment. Et en peu de temps, sans avoir rien accompli de notoire, j’ai été propulsé. Pour mon bagout ? Ma Tchatche ? Je ne sais pas. J’occupe en ce moment au sein d’un conseil attaché à un ministère une position enviée . Et chaque jour je me réveille avec le sentiment d’être une fraude. Ce n’est pas une question de syndrome de l’imposteur. Des acteurs du domaine où j’interviens , plus compétents , avec plus de faits d’armes auraient dû être à ma place. En cela je me reconnais, de cette génération du bavardage et du vide…

    1. Le côté positif est que tu sais que tu as propulsé un peu trop vite. Ça signifie que tu as la possibilité de t’activer pour combler l’écart entre où tu en es aujourd’hui et où tu es supposé être. Ça a été une bonne stratégie pour moi, pour parer au syndrome de l’imposteur .

  2. J’ai aimé. Je pense que c’est comme une suite à l’article précédent sur les réseaux sociaux. Je vais le lire et relire. ❤️
    Merci Befoune.

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