Etre star ou rien : non à l’ordinaire !

par C. Befoune
6 commentaires
13 minutes

Je lis en ce moment le livre The Subtle Art of Not Giving a Fuck de Mark Manson.

 

Pendant ma lecture ce matin dans le taxi (oui, je lis dans le taxi, et non, ce n’est pas bizarre !), une partie dans le livre m’a frappée :

[…] the knowledge and and acceptance of your own mundane existence will actually free you to accomplish what you truly wish to accoplish, without judgement or lofty expectations.

You will have a growing appreciation for life’s basic experiences: the pleasures of simple friendship, creating something, helping a person in need, reading a good book, laughing with someone you care about.

Sounds boring, doesn’t it? That’s because these things are ordinary. But maybe they’re ordinary for a reason: because they are actually what matters.

Quelques pages avant ce passage, l’auteur dit ceci : « Being average has become the new standard of failure. »


L’une des choses les plus difficiles à surmonter lorsque j’ai décidé de laisser tomber Elle Citoyenne a été l’anonymat. Je peux le dire aujourd’hui en toute sincérité. J’ai pourtant eu du mal à me l’avouer à moi-même.

J’avais peur de retomber dans l’anonymat.

Je tiens à préciser que je n’ai pas créé ce blog pour être connue. Je ne savais même pas à l’époque qu’il était possible d’être connu grâce à un blog. Mais le blog a eu du succès et ma voix s’est créée une place de choix. Mes avis étaient sollicités, et j’étais aussi écoutée que suivie.

Je ne suis pas une personne très ouverte, et je ne supporte pas que l’attention soit dirigée vers moi. Je me souviens qu’à l’époque, lorsqu’un tweet que je partageais enregistrait beaucoup de réactions, je cliquais sur mute pour ne plus en entendre parler. L’attention était parfois trop grande, étouffante.

Mais d’un autre côté, cette attention me donnait l’impression d’exister et nourrissait mon ego. Je faisais partie d’un groupe dont les louanges étaient chantées à travers internet, et les plus grands médias me suppliaient littéralement de  participer à leurs émissions.  De jeunes aspirants blogueurs m’écrivaient pour me dire à quel point je représentais l’objectif qu’ils souhaitaient atteindre.

Ne nous méprenons pas, je ne suis pas arrivée à ce niveau en faisant des sourires. J’ai travaillé comme une folle pour informer les gens sur la participation citoyenne, et cette renommée n’a été que le résultat d’un travail acharné. Ce qui n’empêche pas que mon ego aimait ça, bien que parfois je ressentais une certaine honte. N’était-ce pas mal de laisser tous ces gens m’admirer ? Je n’étais en rien différent d’eux…

Je savais que le temps était venu pour moi de quitter Elle Citoyenne, mais aussi de quitter ce monde de stars. Je m’étais tristement rendue compte de l’existence d’un envers du décor, et je ne souhaitais pas y participer de manière consciente. J’avais nourri le phénomène sans le savoir et, une fois que je l’ai su, j’ai décidé de me barrer.

Je me souviens du jour où j’ai été convaincue que le moment était venu. Je rentrais du Burkina Faso où plus d’une centaine d’activistes présents à l’événement n’ont pas eu le courage ou la force de demander au président du pays qui finançait l’événement pourquoi un des leurs était détenu, pourtant il n’avait rien dit d’autre que la vérité.

C’était en 2018.

Donc après mon retour, j’ai appris la tenue d’un événement international sur l’activisme. J’y suis allée sans grande conviction, tout ça commençait vraiment à me fatiguer. Donc j’y suis allée et l’entrée m’a été refusée au panel auquel je souhaitais assister. Le mec super baraqué avec un brassard sur lequel était marqué Sécurité qui barrait l’entrée m’a lancé un « C’est plein ! » dédaigneux.

Je me suis demandée comment ça se faisait qu’un événement soit-disant organisé pour informer les citoyens était tenu de cette façon. Je n’ai pas voulu me fatiguer davantage, je suis allée m’asseoir dans un coin en pestant. Je devais voir un ami venu de Côte d’Ivoire invité pour l’événement. 

Alors qu’on discutait, des gens connus de cet ami se sont approchés. Il m’a présentée comme « Elle Citoyenne », et j’ai vu les yeux commencer à briller. Des « Il faut qu’on travaille ensemble ! » fusaient de partout. Sur quoi ? Pourquoi ? Sur quelle base ? Je n’existais plus en tant que personne. Qui j’étais ne les intéressait pas. Tout ce qui comptait c’était travailler avec Elle Citoyenne, que le bébé accouché soit médiocre ou non. Il fallait juste… travailler avec Elle Citoyenne. Créer un truc rapidement et puis voilà.

Quelque temps après, une bande de ce que j’appelle aujourd’hui les activistes stars s’est approchée. J’ai reconnu un activiste très célèbre au Kenya. Nous nous étions parlés au Burkina et j’avais même acheté son livre dont il faisait la promotion. Son regard m’a glacée, moi qui m’apprêtais à lui faire un sourire tout joyeux. Il était LA star. Plus d’un million d’abonnés sur Twitter. Il m’a donné l’impression de devoir me prosterner.

Et non je ne me suis pas prosternée.

Je me suis dit ce soir-là « Fuck it, je me casse de ce monde de fake ! »

Mais partir ne signifiait pas seulement partir. Ça signifiait disparaître en quelque sorte. Je n’allais plus être invitée nulle part, mes avis n’allaient plus compter, et personne n’allait plus me solliciter pour avoir telle ou telle information.

Les premiers mois ont été durs. J’ai cessé de tweeter, mon activité préférée de l’époque. J’ai peu à peu cessé de m’intéresser à la politique comme elle est vécue au quotidien. Je n’étais plus informée des frasques des députés guinéens, des malversations policières au Mali ou des protestations au Liberia. 

Dans le même temps j’allais psychologiquement mieux. Je ne me levais plus le matin avec un attentat par ci et je ne me couchais plus avec un assassinat par là. J’allais mieux. Je voyais les choses de manière plus colorée, et je me recentrais petit à petit sur mon bien-être. Je ne savais plus rien des petits secrets des politiques et je m’en portais mieux.

Mais le petit ver continuait de faire chemin dans mon cerveau. « Donc je ne suis plus rien du tout ? » Je me définissais par mes accomplissements et je ne vivais qu’à travers mon travail. J’allais traîner sur Twitter, bien que je n’interagissais plus. Ça me faisait plaisir d’assister à la naissance de nouvelles voix, mais mon ego était blessé. Je ne semblais manquer à personne. Les combats continuaient, tout comme les protestations.

Je savais intérieurement que c’était ça le plus important. Les combats continuaient avec ou sans moi, alors je pouvais à présent vivre la vie que je voulais pour moi. Je voulais faire autre chose, quelque chose de plus positif. Lancer des cailloux aux méchants toute la journée c’est cool, mais à force les bras font très mal.

J’étais brisée psychologiquement. J’allais très mal. Dégommer un président n’empêchait pas son successeur d’être aussi dictateur que lui. Le cas du Zimbabwe. Les soulèvements populaires n’empêchaient pas un président de poursuivre sa dictature. Le cas du Togo. On aurait dit que toute action menait à un désastre plus grand.

Je payais ma célébrité au prix fort. Aller mal pour tout un peuple me poussait parfois à rester clouée au lit pendant des jours. Pourtant lorsqu’il a fallu partir, ce simple fait n’a pas explosé tous les doutes. Je n’allais plus être personne. Ça faisait tout aussi mal que ces épisodes dépressifs successifs. Voire plus mal.


Les réseaux sociaux nous ont fait beaucoup de bien en termes d’échanges, de partage et d’acquisition de connaissances. On peut aujourd’hui discuter amicalement avec des personnes jamais vues vivant à l’autre bout de la Terre. Les bienfaits de ces plateformes sont innombrables. Des voix tues peuvent enfin être entendues. Des talents sont découverts tous les jours. Des régimes ont été renversés. 

Mais d’un autre côté les méfaits sont tout aussi grands. Les réseaux sociaux donnent l’impression qu’on n’est rien si on n’a rien d’exceptionnel à montrer. « Being average has become the new standard of failure. » Tout le monde veut être CEO, Forbes 30 under 30, blogueur célèbre quitte à se dénuder.

Le réel semble ennuyeux. Je vous ai partagé dans le dernier article ce lien de l’article d’Abisola Shof intitulé Dear Influencers, We Are Tayad ! Aujourd’hui on ne souhaite plus influencer par un apport utile aux autres. On préfère impressionner les marques. De toute manière l’audience ne s’en ira pas. Elle passe tout simplement de personnes qui vous suivaient parce que vous leur étiez utiles à des personnes qui vous suivent parce qu’elles vous envient et se disent que si vous y êtes arrivé, alors elles le peuvent aussi.

Mark Manson le dit dans son livre, tout le monde veut être extraordinaire, sauf que si c’est le cas, l’extraordinaire deviendra ordinaire. Tout le monde veut être extraordinaire, et si on ne l’est pas alors on n’est rien d’autre qu’un raté.

Je faisais des crises d’angoisse à l’idée de ne plus être extraordinaire. J’ai tenu près d’un an. Je voulais tout arrêter, mais je ne le pouvais pas. Il fallait relever des faits toujours plus négatifs, alerter les citoyens quitte à les effrayer, aller toujours plus loin.

La politique reste pour moi importante. Sauf que je ne me focalise plus sur les détails. Mon objectif n’est plus de savoir qui n’a pas fait quoi, mais plutôt de savoir où on a merdé, qu’est-ce qui n’a pas marché et comment repenser les systèmes. La politique est un monde de distraction. Distraire le public pour faire ce qu’on veut pendant qu’il regarde ailleurs. On balance un nouveau scandale tous les matins, alors personne ne s’intéresse à l’adoption d’une nouvelle loi des finances. Non. Les nudes d’un député ont fuité. C’est immoral ! Brûlez-le ! La majorité des activistes sont des pions en ce sens. Ils se focalisent sur ces inutilités et les relaient à longueur de journée. Activiste ou amuseur des politiques ?

Facebook et Twitter m’ont affreusement manqué. Parfois je faisais de nouvelles tentatives en postant un truc çà et là, mais l’effet n’était plus le même, tant pour les autres que pour moi. Alors j’arrivais à me convaincre qu’il fallait que je me relance, que j’y aille à fond pour retrouver mon statut. Mais une question ne me quittait jamais. Pourquoi ? Pourquoi étais-je prête à faire fi de tout ce que je comptais accomplir en me retirant juste pour rester « Une voix » ?

Etre célèbre est la nouvelle norme. On n’en oublie les plaisirs du quotidien. Discuter avec une amie qui fait une dépression post-partum. Regarder avec sa maman des photos de nous enfant. Déjeuner chez sa sœur alors que les enfants courent partout. Regarder un film avec son conjoint. Promener son enfant. C’est bien trop ordinaire. Bien trop peu glamour.

Sauf que c’est ça la vie de la majorité. Et c’est dans ces petites choses peu ordinaires que se trouvent les plus grandes joies. L’extase après 100 likes est de courte durée, parce qu’on réfléchit déjà à ce qu’on pourrait faire de plus poussé pour en obtenir davantage. On ne se pose plus. On ne respire plus.

Et on ne quitte jamais totalement cet état.

Oui, parfois ça me revient. « Pourtant à l’époque je faisais de grandes choses ! » 

Sauf qu’aujourd’hui je sais être plus utile. Je suis plus proche de ma famille et de mes amis. Je prends soin d’un enfant. J’ai pu créer loin de tous les spotlights et par la force du partage une communauté saine grâce à Digressions et Les Papotages de C. Une communauté où on se focalise sur l’amélioration du soi, la découverte de nouvelles réalités, l’acceptation et le respect de l’autre, l’apport d’un soutien à son entourage, l’assainissement de son environnement direct.

Parfois je me dis que j’avais pris la chose à l’envers. Il ne s’agissait pas d’attaquer les politiques. Pour changer le monde il faut changer les personnes. Pas forcément faire d’elles des gens différents, mais leur faire comprendre qu’elles ne sont en rien moins valables que les autres, qu’elles méritent ce qu’il y a de mieux pour elles et leur entourage. Et surtout qu’elles ne sont en rien différentes de ces autres qui semblent ne jamais avoir de problèmes. Si elles en prennent conscience sans avoir à se plonger dans la noirceur du monde, alors elles pourront résoudre les problèmes communs l’esprit léger.

Je le dis souvent, bien que peu connu, l’impact de Digressions est bien plus grand et bien plus positif que celui d’Elle Citoyenne. Je ne suis plus une star, les stars que je côtoyais semblent avoir perdu mon numéro de téléphone et certaines d’entre elles me considèrent comme étant un ange déchu. Un talent prometteur lamentablement gâché.

Sauf qu’en redevenant ordinaire, ce talent gâché est plus sain de corps et d’esprit.

Pour terminer je vous recommande activement cet article de Tim Ferris intitulé 11 Reasons Not To Become Famous (Or A Few lessons Learned Since 2007). Cet article fait froid dans le dos. J’étais parfois acculée, je ne pouvais plus respirer à cause des sollicitations et du poids des attentes des autres qui était bien trop grand et toujours plus lourd. J’ai été heureuse d’avoir quitté ce monde après lecture de cet article. Je sais à présent que je ne m’en serais jamais sortie.


PS : peu de gens le savent, mais il est possible de surligner des passages des articles, comme c’est le cas sur Medium. Ce serait bien d’utiliser cette fonctionnalité pour que je sache quelles sont les parties du texte qui ont retenu votre attention. Et puis, il faut bien que mon argent serve à quelque chose puisque j’ai payé pour cette fonctionnalité !


Digressions n’a aucun compte sur les réseaux sociaux, une situation qui n’est pas près de changer. Pour vous tenir informés des activités ici, abonnez-vous au blog, tout simplement. 

Je suis disponible par mail à l’adresse mesdigressions@gmail.com et sur Instagram à @c_befoune.

Retrouvez-moi également sur mon podcast Les Papotages de C.

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6 commentaires

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Sèganmin février 6, 2020 - 3:12

Oh l’angoisse de n’être rien, je connais. Il m’a fallu être très malade physiquement pour revenir à l’essentiel. J’aime particulièrement cet article, plein de sagesse❤

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Jeanne D'Arc février 6, 2020 - 4:57

La Sagesse emprunte des chemins complexes des plus hauts aux plus bas.
Personnellement j’ai toujours célèbré l’ordinaire, le naturel, l’essence de l’être et la vie.
Ma personnalité sans doute, l’éducation reçue très certainement… Mes parents avaient 1 sens accru de l’essentiel.
Aujourd’hui autant je célèbre les multiples succès de mes pairs rencontrés dans toutes mes périgrinations, autant je ne vois avant tout, dans 1 événement organisé, que l’échange et le partage… Si ce n’est le cas ..je dors.. Casanière assumée. Lol.
Mais plus encore ma devise facebook pendant 10ans était:  » Mieux vaut faire quelque chose, qu’être quelqu’un » ..et je m’en tiens là.
Ce ne sera pas toujours glamour ..mais bon ..un beau coucher de soleil n’a pas besoin de maquillage

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C. Befoune
C. Befoune février 7, 2020 - 1:10

« Mes parents avaient un sens accru de l’essentiel. » Je suis touchée au plus profond de moi-même.

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Réalisations de merde, vie de merde ! - Digressions février 11, 2020 - 6:57

[…] de Ryan Holiday. La deuxième est durant ma lecture actuelle dont je vous ai donné un bref aperçu ici, The Subtle Art of Not Giving A Fuck de Mark […]

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Episode 4 : Retour sur mon échec entrepreneurial - Les Papotages de C. février 24, 2020 - 9:58

[…] Etre star ou rien : non à l’ordinaire, par C. Befoune […]

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Fideline avril 16, 2020 - 6:30

C’est très tentante la vie de star. Mais après une refllection profonde on se rends toujours compte sue la vie du »ma tu vu » ne sert à rien. Après on se retrouve seul face à soi même

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Commentaire

Des cookies sont servis mais ils ne sont pas à manger ! J'espère que ça ne pose pas de problème... Accept Read More

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