Infidélité et “réalité virtuelle”

14 minutes

Finalement, qu’est-ce qu’être infidèle ?

Il y quelque temps encore, l’infidélité était une chose claire, simple, facilement identifiable : il s’agissait d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un d’autre que son conjoint et sa conjointe. Chacun savait quelle était la ligne à ne pas franchir, et ceux qui tenaient (vraiment) à leur couple s’abstenaient. Aussi direct que cela.

Lorsque j’étais plus jeune, bien avant même que je ne « mange la pomme », je considérais que mon mec m’avait trompée lorsqu’il couchait avec une autre. Je me souviens avoir trouvé une meuf assise dans « les locaux » de mon mec au collège. Mon souci majeur avait été de savoir jusqu’où ils étaient allés. Les choses ont changé au fur et à mesure que j’ai gagné en maturité. Après un réel déconditionnement j’ai pris conscience qu’une relation n’est pas définie que par le sexe, beaucoup d’autres éléments entrent en jeu. Le plus important pour moi aujourd’hui est un mélange de complicité, d’affection et d’honnêteté. L’intimité ne se limite pas à 2 corps qui s’entrelacent, il s’agit davantage de 2 êtres qui se donnent l’un à l’autre.

Je considère à présent que mon partenaire est infidèle s’il a une complicité et un attachement plus qu’amicaux avec une autre. Je prendrai aussi mal les orgasmes cérébraux avec d’autres meufs que des confidences qui ne lui sont destinées qu’à elles. Haute trahison. Il est également important ici de définir qui je considère être un partenaire pour moi. Ceci est important pour la suite. Mon mec est celui à qui j’ai clairement dit qu’il est mon mec. Le hic est que ces règles ne s’appliquent qu’aux relations dans le monde réel. Je m’en suis rendue compte suite à une expérience virtuelle.

Il y a quelques années j’ai eu une relation majoritairement virtuelle avec un mec. Nous nous sommes rencontrés dans un avion, nous vivions dans des pays différents, nous avions des occupations assez prenantes alors, comme vous vous en doutez, il ne nous était pas possible de nous voir fréquemment. Nous passions des heures au téléphone. A l’époque Skype était encore l’application de discussion par excellence. J’y passais littéralement ma vie. Je ne pense pas que nous nous étions dits clairement que nous étions un couple. Notre « vibe » semblait être une évidence, et notre langage l’un envers l’autre semblait le confirmer.

Nous nous parlions un soir, et il m’a dit avoir un appel important qu’il lui fallait absolument décrocher. Je ne sais s’il y a eu un bug au niveau de Skype, toujours est-il que son téléphone n’a pas raccroché mon appel. J’ai continué de lui parler en pensant qu’il s’adressait à moi, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il ne m’entendait pas.

Il avait une discussion enflammée avec une autre qui, si j’ai bien compris, était en froid avec lui et l’appelait après quelque temps de prise de distance. Je ne l’entendais pas elle, je n’avais que ses propos à lui. Je vous épargne les déclarations mielleuses. Je ne suis pas allée jusqu’au bout. J’ai quand même pu rassembler quelques informations : il avait essayé de contacter la meuf via une de ses amies mais ça n’avait rien donné, et la meuf vivait au Canada… où il n’était pas. J’ai raccroché le téléphone, et la relation avec.

Cette idylle avait pour moi autant d’importance que toute relation « réelle » que j’ai eue. Je ne m’apercevais même pas que ce mec et moi nous ne nous étions vus que 3 fois finalement. La douleur a été la même que celle d’une rupture « classique ». En gros j’ai quitté un mec avec qui je « vibais », un mec que je ne voyais pas physiquement parce qu’il parlait amoureusement à une meuf qu’il ne voyait pas physiquement.

La question que je me pose à la suite de tout ceci est de savoir si ce qu’on attend de l’autre en matière de fidélité dépend de la « réalité » qu’on vit avec lui ou elle. Est-ce que dans ce cas particulier le fait de donner à une autre exactement ce que j’avais moi (c’est-à-dire de l’affection virtuelle) faisait l’infidélité ? Je ne saurais répondre, je n’ai pas réfléchi à ce que serait une infidélité dans notre cas lorsque tout cela a commencé. Je ne me suis jamais demandé s’il couchait avec des meufs ou quoi que ce soit d’autre. Je ne saurais dire si la réalité physique était opposée, complémentaire, associée ou confondue à la réalité virtuelle dans cette relation. Je me suis juste sentie trahie et je me suis barrée.

Ce qui me fait repenser à toute cette histoire est l’épisode 1 de la saison 5 de la série Black Mirror. Il est intitulé Striking Viper. Je vais devoir spoiler l’épisode pour illustrer mon propos. Il est toujours temps de vous barrer si ça ne vous arrange pas. Donc je disais. Black Mirror. Cet épisode tourne autour de 2 amis, Danny et Karl. Ils ont été colocataires pendant un long moment dans leur jeunesse, et l’une de leurs activités favorites était jouer aux jeux vidéo de combat ensemble. Ils se sont perdus de vue et se sont retrouvés des années plus tard. Danny était un homme marié et un père rangé, limite ennuyeux, et Karl était un playboy. Pour son anniversaire, Karl a introduit Danny à un nouveau type de jeu vidéo, une réalité virtuelle où le corps du joueur ressent tout ce qu’expérimente le personnage de combat sélectionné dans le jeu. Les limites de jeu sont celles de la pensée du joueur. Autant dire qu’il n’y en a pas.

Danny et Karl se sont donc remis à jouer ensemble. Danny a conservé son combattant masculin de l’époque et Karl son personnage féminin. Le jeu a ravivé l’amitié d’antan, et ils jouaient très fréquemment. Jusqu’au jour où, pour je ne sais quelle raison, les personnages du jeu ont sauté l’un sur l’autre et se sont envoyé en l’air. Boom. Juste comme ça. Et ils ont adoré.

Karl et Danny se connectaient au jeu pratiquement tous les soirs. Danny quittait le lit conjugal sans bruit pour se plonger dans cette réalité virtuelle. Le type de combat qui avait la précellence n’était plus le combat régulier. Les mecs s’envoyaient en l’air tout le temps. Jusqu’au jour où, en plein ébat, le personnage féminin de Karl a murmuré à l’oreille du personnage masculin de Danny « I love you ».

De nombreuses questions se sont posées pour les 2 amis. Etaient-ils homosexuels ? La réponse était non (ils ont essayé un baiser « physique » mais ça n’a pas eu d’effet). Etaient-ils amoureux ? La réponse était non. Voulaient-ils être ensemble ? Non. Ils n’arrivaient toutefois pas à se passer l’un de l’autre dans leur univers alternatif.

A la fin de l’épisode, Danny et sa femme arrivent à un arrangement : une fois par mois, madame a le droit de s’envoyer en l’air avec un mec, et Danny a le droit de retrouver Karl dans le jeu pour copuler. Je me suis posée des questions pendant des jours après avoir vu cet épisode. Ma conclusion est restée la même à chaque session de réflexion (oui, j’en ai) : l’acte de Danny et celui de sa femme ne pouvaient être considérés pareillement. Elle couchait vraiment avec quelqu’un d’autre. Bien qu’accro au personnage de Karl, ce n’était pas le cas de Danny.

La véritable question est qu’est-ce que l’infidélité à l’ère d’internet, des réseaux sociaux et des réalités virtuelles ?

Les codes changent au fur et à mesure de l’évolution (très très rapide) de la technologie. On peut draguer sans jamais avoir vu, accepter d’être ensemble sans jamais s’être parlé, coucher ensemble via une webcam, et tromper à coup de slide dans les DM. Si la femme de Danny venait pleurer sur votre épaule parce que son mari a été infidèle, et qu’elle vous racontait cette histoire de jeu vidéo, que lui auriez-vous dit ?

A la place de la femme de Danny, je n’aurais pas accepté que l’aventure continue dans ce monde virtuel. J’aurais considéré la chose comme un mensonge (ne me demandez ni comment, ni pourquoi, parce que je ne sais pas…) mais pas comme une infidélité. Je serais en revanche certaine que mon conjoint a un besoin d’aller voir ailleurs. Et c’est dessus que je me serais focalisée. C’est ce besoin d’aller voir ailleurs qui aurait été pour moi un début d’infidélité. Je sais ne pas pouvoir être avec quelqu’un qui veut aller voir ailleurs, donc j’aurais lancé le Plan Séparation dans un coin de mon cerveau pour me préparer à partir. J’ai la certitude que tôt ou tard je serais partie. Je me serais également posée de réelles questions autour de l’identité sexuelle du mari et de sa véritable relation avec son ami. Le flop du baiser ne m’aurait pas convaincue.

Sauf que je ne suis pas la femme de Danny qui, elle, semblait avoir un besoin d’une vie sexuelle un peu plus pimentée (on le voit dans l’épisode) et qui a donc certainement sauté sur l’occasion pour avoir la possibilité elle aussi de vivre ses fantasmes. Peut-on lui en vouloir ? Elle a la possibilité d’être en couple… et d’avoir des « activités » de célibataire. Beaucoup en rêvent.


Je souhaite revenir sur l’alignement des actes des partenaires. Je l’ai dit précédemment, je considère que l’acte de Danny et celui de sa femme sont bien trop différents pour être considérés pareillement. Je vais m’éloigner un petit peu du titre de l’article et donc de tout ce qui est réalité virtuelle pour parler de consentement et de ressenti dans le monde réel. Je parle très souvent de la chaîne Snapchat Love Don’t Judge par Truly (qui ne s’informe toujours pas sur Snapchat ? Vous ne savez pas ce que vous perdez !), permettez-moi d’en parler encore aujourd’hui. Ce que j’apprécie particulièrement sur cette chaîne c’est qu’elle me permet de connaitre d’autre types de vie en couple. J’en ai par exemple beaucoup appris sur les relations « ouvertes », c’est-à-dire les relations où, d’un commun accord, les partenaires ont le droit d’aller voir ailleurs.

J’ai vu des relations où l’homme et la femme ont le droit d’aller voir ailleurs. J’en ai vu d’autres où seul l’homme pouvait voir ailleurs. Certaines sont devenues polyamoureuses, on a par exemple une femme qui vit avec 3 hommes et est enceinte d’un bébé qui aura 3 papas, ou encore des couples qui sont « tombés amoureux » d’une troisième personne et qui l’ont incluses dans leur relation pour en faire un « trouple ». Oui, le mot existe vraiment. Trouple.

Ces différentes configurations me laissent penser que finalement l’infidélité dépend de la perception du couple/trouple/de la bande qui vit la relation. Oui… mais si on s’en tient à ce qui est dit précédemment, tout n’est pas envisageable dès le départ, ou même au cours de la relation. Personne ne sait quels sont tous les « espaces d’infidélité existants » au départ, tout comme personne ne sait si en cours de relation ses envies évolueront ou changeront.

Je pense, moi, que l’infidélité doit être alignée. Ce n’est pas une question d’égalité des droits, mais plus de règles s’appliquant à toutes les parties. Une relation où seul l’autre a le droit d’aller voir ailleurs est pour moi déséquilibrée. Si l’un va voir ailleurs ce n’est pas une infidélité, mais si l’autre le fait on se sépare. How ? Est-ce parce que les sensibilités face à certains actes sont différentes ?

J’écris ces mots et je me souviens que plus jeune j’ai été avec un mec qui allait très souvent voir ailleurs. Ces actes étaient pour moi des infidélités, mais je ne partais pas parce qu’en raison du conditionnement dans lequel j’ai évolué, j’avais le sentiment que c’était ma faute et je devais trouver le moyen de le « retenir » étant donné que « sa fidélité dépendait de moi ». Ces actes restaient tout de même des infidélités et il m’aurait quittée si j’avais fait pareil alors que nous étions ensemble.

Il est possible que ma réalité ne me permette pas de comprendre et que je sois trop vieux jeu pour accepter ces configurations amoureuses. Oui, c’est possible.


J’en ai parlé autour de moi et beaucoup pensent que le monde virtuel a boosté l’infidélité. La technologie aujourd’hui permet de tromper à tout va. Je dirai oui, mais aussi non. Si on suit le même ordre d’idées, on peut dire aussi que le virtuel a bousillé de nombreuses possibilités de tromperie. Avec les réseaux sociaux il est aujourd’hui très, mais alors très difficile d’entretenir 2 familles sans qu’aucune ne le sache. Si les parents (la cinquantaine et plus) ne sont pas sur les réseaux sociaux, les enfants ont toutes les chances d’y être et de se retrouver connectés d’une manière ou d’une autre. Les parties du couple (La quarantaine et moins) ont beaucoup de chances d’être, elles, sur internet et de tomber sur des informations compromettantes pour l’infidèle. Vous ne me croyez pas ? Le Twitter Naija est plein de ces occurrences.

La possibilité de prendre des photos partout et tout le temps et de les poster avec ou sans le consentement des personnes immortalisées a permis à beaucoup de gens de reconnaitre leurs partenaires dans des situations pour le moins compliquées. Aujourd’hui, qu’on se l’avoue ou pas, on fait attention. On fait même très attention. Donc oui, internet ouvre des possibilités de tromperie, mais en ferme beaucoup également.

Pour terminer je dirai que nous ne sommes pas au bout de nos peines. La technologie continuera d’évoluer, et les méthodes de masquage et de démasquage avec. J’opte pour la fidélité et l’exclusivité quel que soit alpha. Ça me permet de ne pas avoir à me poser des questions dès qu’un réseau social ou un espace virtuel voit le jour. Aujourd’hui des gens dépensent des millions pour s’acheter des propriétés virtuelles dans Decentraland, un univers virtuel dans Metaverse. Il ne s’agit pas de millions virtuels, donc… c’est réel. Je ne veux pas avoir à me demander si mon mec compte s’installer dans un de ces mondes et y fonder une famille aussi réelle que virtuellement possible. Bébé Caramel et moi sommes sa seule famille autorisée quel que soit l’univers. Point.

Photo : Rodnae


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4 comments
  1. C’est une belle réflexion mais la comparaison avec la série me semble manquer un de réalisme. La vraie réalité c’est que l’être humain a des fois des vides émotionnelles en couple ou pas à des instants de la journée du mois de la semaine ou de l’année , chacun essaie de combler ses vides à sa manière ce qui traduit aujourd’hui ses contacts virtuel chez certains.
    Le virtuel crée juste un peu plus de bonheur et paradoxalement moins de malheur.
    Filtrer n’est pas une infidélité
    Si filtrer abouti au sexe réelle là c’est infidélité

    1. Ce qui est ton point de vue, et qui est donc valide. Pour toi sexe est infidelite. Pour d’autres ce n’est pas le cas, ce qui est justement le propos de l’article.

  2. Chacun défini ses bases au départ de la relation et si il y a changement ou évolution en cours de route prière de prévenir et de laisser à l’autre la possibilité de choisir et de décider de rester ou pas.

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