De la présence ou de l’absence de Dieu

par C. Befoune
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Dieu dort.

Lorsque j’étais plus jeune, cette simple phrase me permettait d’accepter les nombreuses pertes en vies humaines causées par les tsunamis, les ouragans, les génocides, les purifications ou nettoyages ethniques et autres catastrophes à travers le monde. Dieu était quelqu’un de très occupé, il devait veiller sur près de 7 milliards d’humains et bien plus encore d’animaux au quotidien. S’il avait vraiment créé l’humain à son image, alors il avait lui aussi forcément besoin de repos.

La survenue d’événements tragiques n’était pas toujours imputable au sommeil de Dieu. Non. Je croyais tout aussi fermement que si quelque chose arrivait, c’était la volonté de Dieu. Il était omniscient et savait forcément l’avenir. Si un bébé décédait, c’était parce que Dieu en avait décidé ainsi. Il avait vu son avenir, il n’était pas très glorieux, alors il avait décidé de le lui épargner. Si une grosse somme d’argent ou un emploi était perdu, c’était parce que Dieu nous réservait quelque chose de plus grand. La prière était un refuge, un moyen de me purger de mes pensées négatives, et surtout de rationaliser tout ce qui se passait autour de moi, parfois même des événements totalement impossibles à rationnaliser.

Il m’était à l’époque impensable de réfléchir à la non-existence de Dieu. Sans son existence, nous n’existerions pas. Alors il devait forcément exister si j’étais là, moi, une personne assez chanceuse dans la vie à qui il n’arrivait jamais rien de vraiment grave. Il devait forcément veiller sur moi.

Mon rapport à Dieu a beaucoup changé depuis lors. Mon rapport à la religion encore plus. Le questionnement permanent et la recherche d’une forme de vérité lucide et scientifique m’ont éloignée de certaines croyances comme les attributions de Dieu, et m’ont totalement éloignée de la religion.

Pourquoi le dieu tel que présenté par une religion serait-il meilleur qu’un autre ? Pourquoi les rites et codes d’une religion auraient-ils plus de valeur que ceux d’une autre ? Comment Dieu a créé l’humain alors que le darwinisme prouve scientifiquement que l’homo sapiens sapiens (tout comme la version actuelle du chat ou de la poule) n’est pas né de « nulle part » et est le fruit d’une longue, très longue évolution ? Je me limiterai à ces questions pour ne pas heurter la sensibilité de personnes pieuses qui liraient cet article.

Malgré les connaissances accumulées dans le domaine scientifique en général pour comprendre le fonctionnement du monde autour de moi, et malgré mon éloignement de certaines croyances qui ont cessé de faire sens, il m’arrive encore de m’exclamer « Eeeeeeh Dieu ! » lorsque survient un élément malheureux, et « Merci Seigneur ! » lorsque survient un événement heureux. C’est totalement incontrôlé, des décennies de conditionnement font de la configuration d’origine la base de la spontanéité. Je ne pense pas que cela changera.


J’ai été très étonnée lorsque j’ai appris que John Green, l’auteur du livre à succès The Fault in Our Stars ou Nos étoiles contraires en français, n’était pas destiné à une carrière d’auteur. Son livre est un chef d’œuvre, et le film m’a fait pleurer. Deux adolescents malades du cancer tombent amoureux l’un de l’autre et vivent leur amour malgré l’impossibilité d’une longue vie pour chacun des 2.

John Green se voulait homme de Dieu. Il a été chapelain d’une chapelle d’hôpital dans la première moitié de sa vingtaine. Il y assistait les malades et leurs accompagnants. Un soir, un petit garçon d’environ 3 ans est arrivé à l’hôpital, brûlé. Son cas était tellement grave qu’un des médecins a vomi lorsqu’il a vu le patient. Un pédiatre est sorti de la chambre de l’enfant en pleurant à chaudes larmes. Les pronostics étaient mauvais, il semblait impossible de le sauver. Voir un enfant dans une telle situation de souffrance, entendre ses gémissements, savoir qu’absolument rien ne pouvait le soulager et attendre patiemment son décès ont été insupportables pour John. Il a veillé auprès des parents de l’enfant toute la nuit, a quitté l’hôpital le matin suivant et n’y a jamais remis les pieds.

Comment Dieu pouvait-il permettre cela ? Était-il vraiment possible que Dieu consente à ce qu’un être humain, un enfant qui plus est, souffre autant ? Comment croire en l’existence et en la toute-puissance de Dieu après avoir été témoin d’une atrocité pareille ?

John Green n’a pas seulement quitté l’hôpital après la venue du petit Nick (le prénom du garçon), il a également tourné le dos à sa vocation et à l’église. Il était hors de question pour lui de servir un Dieu incapable de protéger des êtres aussi fragiles de souffrances aussi horribles. Des décennies plus tard, l’image d’un Nick entièrement brûlé n’a pas quitté l’auteur à succès. Il a pensé au petit garçon chaque jour de sa vie et bien qu’il ne croyait plus en Dieu et ne le priait donc plus, il a chaque jour adressé une prière pour Nick qu’il savait mort, même s’il continuait d’espérer secrètement le contraire.


Nick se souvient qu’il portait des bottes en cuir cet après-midi-là. Son père avait allumé un feu dans la cour de la maison. Il jouait dans le coin et s’est retrouvé pris dans les flammes. Seuls ses pieds ont été relativement sauvés, protégés par les bottes de cuir.

Personne n’y croyait, mais il a survécu. Sa convalescence a été longue, et il n’a toujours pas retrouvé toute sa motricité plus de 20 ans après. Il a fait de bonnes études, a obtenu un Bachelor Degree et est en Master en Business Administration. Il ne sait rien de John Green, ne connait pas son œuvre, et n’est pas informé du fait que sa venue à l’hôpital a drastiquement changé la vie du monsieur. Il ne sait pas non plus que ce jour-là, leur vie ont pris des chemins diamétralement opposés.

Au moment où John Green tournait le dos à Dieu, la famille de Nick, dont Nick lui-même, l’ont embrassé. La situation de l’enfant les a rapprochés de l’église, et leur foi est ce qui leur a permis de tenir et d’avancer après le drame. Le rescapé se dit chanceux et reconnaissant pour sa vie. Elle n’est pas simple, mais elle aurait pu ne pas être. Il est un fervent baptiste et suit des études bibliques (Baptist College) en parallèle de son Master.

C’est sur le podcast Heavyweight que la rencontre entre John Green et Nick s’est faite. L’auteur a finalement trouvé le courage de faire des recherches sur Nick dont il n’avait pas oublié le nom de famille, et son secret espoir s’est vu réalisé. Nick n’est pas mort. Apprendre qu’il a pendant plus de 20 ans été l’un des points centraux de la vie d’un parfait inconnu, un inconnu qui a tous les jours prié pour lui et secrètement espéré sa survie a été un choc pour le jeune homme.

« Theologically, for those who love God, everything is supposed to work for their good, and if you look at it in that light, the world definitely makes more sense. The Lord does allow some evil, but in the end the evil works for good.”, a déclaré Nick au micro de Heavyweight.

Je refuse très souvent de parler de la croyance en Dieu car elle est personnelle. Elle est conditionnée par le milieu d’où on vient, les enseignements reçus, la sensibilité au divin et au religieux, mais aussi et surtout nos expériences et la manière dont nous les interprétons.

Comme le montre l’histoire racontée plus haut, un seul et même événement peut avoir des résultats diamétralement opposés sur l’acceptation de la toute puissance de Dieu et la nécessité ou le besoin de le prier. John aurait pu encore plus embrasser Dieu en se basant sur le fait que seul Nick ait été brûlé par le feu plutôt que toute la famille, et la famille de Nick (dont Nick lui-même) auraient pu définitivement tourner le dos à Dieu à cause de la souffrance vécue. L’acceptation ou le rejet de la croyance en Dieu mène au même résultat : accepter la réalité dans laquelle on vit, trouver un sens aux événements, se donner la force d’avancer.


Selon le Pari de Pascal, il est plus avantageux de croire en Dieu. Dans un des passages de son livre Pensées paru entre 1669 et 1670, le philosophe, physicien et mathématicien français Blaise Pascal dit ceci en substance : qu’on le souhaite ou non, il est plus avantageux de croire en Dieu car s’il n’existe pas, le croyant et le non-croyant ne perdent rien ; s’il existe, le non-croyant a absolument tout à perdre et le croyant, tout à gagner. Le pari est donc le suivant : personne ne sait si Dieu existe vraiment, alors s’il fallait parier, il serait mieux de parier sur l’existence de Dieu, étant donné les potentielles retombées.

Comme c’est le cas pour beaucoup de textes et croyances autour du divin, la focalisation est sur la vie après la mort. Il s’agit de faire fi de ses longues années sur Terre et œuvrer pour un hypothétique « après ». Obsédée par ce que fait l’humain de son passage sur Terre, je me focalise sur ce qui permet de traverser aisément ces années de vie.

Si on se base sur le pari de Pascal, John aurait dû continuer de s’accrocher à sa croyance en Dieu malgré sa déception et son dégoût de peur de rater sa vie après la vie. Il aurait dû continuer de servir un dieu pour qui il avait perdu toute considération pour se préserver d’une situation qui a plus de chance de ne pas se produire que le contraire. L’écoute de cet épisode du podcast Heavyweight mentionné précédemment laisse entendre que pour John, tourner le dos à sa foi était sa manière à lui de continuer d’avancer avec sérénité et lucidité. Mais ceci n’est que son histoire et cette expérience n’est que la sienne. Elle lui est totalement personnelle, tout comme la vie qui a suivi après qu’il ait changé de cap.

Le rapprochement de Nick et sa famille de la foi et la religion n’était pas totalement désintéressé. Le besoin de s’accrocher à quelque chose de plus grand que leur souffrance afin de certainement la rationnaliser les a menés vers ce chemin. Selon Yuval Noah dans son livre Sapiens : A Brief History of Human Kind, la croyance en Dieu a permis à l’humain depuis la nuit des temps à entre autres expliquer l’inexplicable, mais aussi à installer et solidifier des structures sociales et politiques (croire que tout pouvoir vient de Dieu permet d’accepter le roi sans opposer de résistance, croire que la pauvreté sur Terre mène à la richesse au ciel a permis de maintenir les classes sociales…). Si on tient compte de cela et de la vision de Pascal, est-il possible de penser que la croyance en Dieu peut être totalement désintéressée ? Ne sert-elle pas toujours un objectif personnel ?

Ma réflexion sur ce sujet va bien plus loin, mais je préfère m’arrêter là pour cet article. Je vous laisse sur cette citation de François Cavanna : « Si Dieu est Dieu, s’il est cet être infiniment bon, s’Il est cette intelligence suprême, alors Il ne peut pas nous en vouloir de ne pas croire en Lui. C’est pourquoi je suis serein dans mon incroyance. »


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5 commentaires

Diane janvier 27, 2022 - 2:36

J’aime beaucoup ta manière d’écrire et ça m’a manqué de te lire. Tant que personne ne m’oblige à croire en quoi que ce soit, que chacun vive sa croyance ou sa non croyance comme il l’entend.

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C. Befoune janvier 27, 2022 - 4:57

Rooo tu me donnes la force de continuer à écrire !

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Clara Nguematio janvier 29, 2022 - 11:30

Voilà ce qui m’as toujours chagriné dans la religion particulièrement le religions monothéiste, le fait que rien ne soit désintéressé mais que l’on prétende le contraire. Après j’aime bien l’aspect rassembleur et communautaire , certaines personnes ont en besoin a des étapes de leur vie .
J’éspère pouvoir débuter Sapiens avant la fin du trimestre .

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C. Befoune janvier 31, 2022 - 3:59

Je te recommande chaudement ce livre. Mais vraiment.

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Charmante Akpatcho février 6, 2022 - 6:16

« Si Dieu est Dieu, s’il est cet être infiniment bon, s’Il est cette intelligence suprême, alors Il ne peut pas nous en vouloir de ne pas croire en Lui.>>.
Et la même Bible dit que Dieu est un Dieu jaloux.
Toutes les contradictions dont regorge la bible ne rendent pas sa croyance de tout repos
Article très intéressant.

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