Pourquoi j’écris le laid, l’affreux, l’horrible.

par C. Befoune
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9 minutes

Au fin fond des tiroirs de ma mère il y a des papiers qui datent littéralement de l’an 2.

Parmi ces papiers il y en a un jaune, barré de traits noirs qui portent une écriture et des dessins d’enfant. Ce sont les

miens. J’ai créé un magazine à l’époque, je devais avoir 6 ans. Il s’appelait Parade Magazine et racontait le quotidien de la maison et du quartier.

J’étais très assidue dans cette tâche. Mon bureau se trouvait dans ma tour de contrôle, mon lit. Ma sœur et moi avions un lit à étage, et mon lit était celui du haut. Vivre en hauteur me donnait l’impression d’être cachée, coupée du monde bruyant de la maison.

Parade Magazine, qui n’a malheureusement pas fait long feu, est né de mon imagination fertile et de mon inaptitude à parler. Je n’ai jamais su parler, du plus loin que je me souvienne. Peut-être était-ce à cause de l’affreux bégaiement que je traînais avec moi et qui se manifeste parfois quand je suis très en colère. Lorsque j’étais enfant, j’écrivais des lettres à ma mère quand j’étais fâchée contre elle ou quand quelqu’un m’avait blessée. Je me racontais ma propre vie dans des journaux intimes que je gardais sous clé. L’écriture est devenue ma façon de dire et de faire dire. Au collège, j’étais mandatée par pratiquement tout le monde pour écrire des poèmes d’amour aux différents élus des cœurs. J’écrivais les rédactions de mes amis durant les examens au collège. En deux heures je pouvais en écrire 4 qui n’avaient absolument rien à voir l’une avec l’autre.

J’ai toujours écrit en réalité. Tout comme j’ai toujours lu. Je n’ai tellement su faire que ça que je me suis retrouvée à l’université à apprendre les langues et la littérature françaises et anglaises. Ce n’est pas forcément parce que je le voulais, mais c’est parce que je ne pouvais rien faire d’autre. La littérature du moyen âge, celle de la Renaissance, l’époque baroque, l’époque précieuse, le surréalisme… Tous ces courants me sont familiers et m’accompagnent partout.

J’ai commencé à écrire sur Medium il y a trois ans. Je me battais contre une grave dépression, j’essayais de sortir d’une situation professionnelle qui ne me satisfaisait plus, et je me battais pour me défaire d’une très longue relation amoureuse qui avait brisé chaque partie de mon être. Je me ramassais à la petite cuillère, un morceau écrabouillé après l’autre. Je n’avais aucune confiance en moi, aucune considération pour la personne que j’étais. Deux rais de lumière m’ont permis de voir le bout du tunnel : les podcasts et Tchassa Kamga. Sa situation n’était pas plus reluisante que la mienne, et nous avions créé un système de soutien l’un pour l’autre fait de longues conversations et de partage de contenu sur Medium et de podcasts qui nous redonnaient le moral et nous montraient que nous n’étions non seulement pas les premiers à être au plus bas, mais nous n’étions pas les seuls à être perdus.

Nous nous en sommes sortis, chacun à notre façon. Nous avons appris de gens qui ont bien voulu partager leur expérience avec nous à travers du contenu publié, mais très souvent il y avait un problème d’adaptation à nos réalités. Ces personnes étaient quasiment toutes américaines, et les opportunités ou même la liberté de penser qui s’offraient à eux nous étaient parfois impossibles. Mais nous avons réussi, nous y sommes arrivés.

En regardant autour de nous, nous nous sommes rendus compte que de nombreuses personnes traversaient ce par quoi nous étions passés, et ce par quoi nous passions encore très souvent. C’est comme ça qu’est né ce que nous avons appelé “authentic blogging”. Dire notre vérité pour que les gens sachent que leurs problèmes sont partagés, ils ne sont pas différents, aliens, et il est possible de s’en sortir. Mais plus important encore, il est possible de s’accepter.

Mon Medium est ma bouteille à la mer. Je l’ai jetée en me disant que quelque part, sur un rivage, quelqu’un a besoin d’un message tout simple. Tu n’es pas seul. Je dis ma vérité pour que d’autres puissent assumer fièrement la leur. Il n’est pas toujours facile de partager ce que j’écris ici. Parfois c’est le doigt tremblant que j’appuie sur “Publier”. J’ai donc établi une règle claire : si j’ai peur de le dire, alors je vis dans le mensonge. Si je ne l’assume pas, je dois m’en débarrasser. Si je ne peux m’en débarrasser, alors c’est ma vérité et elle doit porter mon label. J’ai le devoir de ne pas la nier. Du coup, le doigt tremble de moins en moins.

J’ai appris à m’accepter. J’ai appris à accepter toutes les aberrations sociales qui évoluent en moi. J’ai appris à accepter que je ne me considère pas comme une femme, que je ne veux pas me marier, que je me fous de faire des enfants, que mes frères n’ont pas forcément à être mes amis, que je peux rompre une amitié sans avoir le moindre pincement au cœur, que je me fous d’avoir une carrière professionnelle, qu’à un certain moment j’ai détesté ma mère, que je suis capable de rire à l’annonce d’un deuil, que je peux être hautement insensible, que je peux être atrocement fragile, que je peux tout plaquer du jour au lendemain parce que j’en ai marre, que le monde autour de moi ne compte pas, que tout ce qui compte c’est moi. Je suis mon roi. Je l’ai souvent écrit ici.

King Me.

Rien d’autre que la manière dont je veux vivre ma vie ne compte.

Absolument rien.

Il n’est pas toujours aisé d’assumer ce qui est perçu comme des différences. Je dis “perçu”, parce que si chacun s’écoutait, si chacun avait le courage de vivre sa vie selon ses règles, je ne serais pas perçue comme différente. Je reçois beaucoup d’insultes sur internet à cause ou, devrais-je dire, grâce à ma vérité. Je reçois également beaucoup de messages ou de réactions dans lesquelles il m’est promis une vie de malheur. Cette réaction est celle qui me fascine le plus : “Quand tu te marieras tu arrêteras tout ça. J’étais comme toi, aujourd’hui je suis marié(e) et j’ai des enfants, et je me suis calmé(e)”. Avant de continuer j’ai une question : si vous présentez la création d’une famille, la vôtre, comme une source de musèlement et donc de tristesse et de malheur, pourquoi vous mariez-vous ? Pourquoi me souhaiter de vivre aussi misérablement que vous ?

Bref.

Caché entre 100 insultes et malédictions, il y a toujours deux ou trois messages qui changent la donne. “Merci.” “Je ne suis pas seul.” “J’aurais voulu avoir moi aussi le courage de…” “Je me reconnais dans ce texte de toi.” “Je souhaite comprendre ci ou ça dans ton dernier texte.” “Comment es-tu arrivée à ci ou ça ?” J’ai été de ces personnes. J’ai eu peur de m’affronter, peur de m’avouer que je ne crois pas aux dogmes religieux qui m’ont été inculqués, peur de m’avouer que je peux être le soleil et le reste du monde peut graviter autour de moi, peur de me libérer, de faire exactement ce que je veux quand je veux, sans percevoir les conséquences de mes actes comme des échecs, mais plutôt comme des enseignements.

L’écriture a fait de moi celle que je suis aujourd’hui. J’apprends à me connaitre à travers mes textes. J’apprends quelles sont les positions que je défends à travers mes écrits. L’écriture est ma maïeutique. Lorsque je prends mon clavier je n’ai qu’une vague idée de ce que je vais écrire. Une trame de fond toute bancale. Puis les mots viennent d’eux-mêmes et me font avouer au monde ce que parfois je me cache à moi-même. Ils sont parfois à l’opposé de la trame de fond initiale, ou de la position que je pensais être la mienne.

L’écriture m’a libérée. Elle crie haut ce que ma voix n’a jamais su porter. Elle défend mes combats, soutient les causes qui me sont chères et me dit qui je suis vraiment. Mes mots ne mentent pas. Même si je le voulais, ils ne pourraient pas. Ils me sont supérieurs, ils se sont affranchis des chaînes que j’aurais pu ou voulu leur imposer et me dominent complètement. Ils parlent vrai et disent sans concession et sans états d’âme le beau tout autant que le laid, l’affreux, l’horrible.

L’écriture me rappelle qui je suis, ma part de laideur, cette laideur qui pousse la majorité à se cacher. Je ne suis pas comme ça, je suis comme tout le monde. Elle me rappelle également qu’assumer cette laideur est ce que je peux faire de mieux pour moi, mais également pour ceux que ma bouteille à la mer atteindra. Pas ceux qui me la jetteront au visage, mais ceux qui prendront le temps de lire, de faire une introspection et de se dire “Je comprends. Je peux faire pareil. Rien ne m’empêche d’être moi.” Ils sont les seuls qui comptent, ceux pour qui j’écris le laid, l’affreux, l’horrible.

Photo : Google Photo

Hello, mon nom est Befoune et j’écris. Partagez cette histoire si vous l’avez aimée. Partagez-la quand même si ce n’est pas le cas. J’ai besoin d’encouragements. Vraiment.

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