Employable ou non : est-on encore utile en tant qu’employé ?

par C. Befoune
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10 minutes

Il y a quelques années mon boss m’a demandé de traduire un très long article pour le site internet de l’organisation.

Je n’avais pas été embauchée comme traductrice, la traduction de ce texte en freelance m’aurait rapporté plus que mon salaire à ce poste, et cette tâche aurait créé un précédent dont je n’aurais plus jamais pu me détacher. Ma réponse a donc été non. Evidemment.

Mon boss a répliqué qu’il était possible pour moi d’utiliser Google Translation et de retoucher la version traduite automatiquement. J’ai failli m’évanouir. La première règle à l’école supérieure de traduction était de ne jamais, mais alors jamais avoir recours à ce type d’outil. Un acte pareil était considéré comme un péché, une abomination !

Celui qui allait devenir mon professeur préféré dans cette école nous a dispensé un cours d’introduction à la traduction en dernière année de licence et sa première déclaration a été la suivante : « Personne dans cette salle ne traduira le moindre mot ! Vous n’avez aucun savoir dans ce domaine et 6 mois d’introduction à la traduction ce n’est pas assez ! Celui qui osera traduire quoi que ce soit sera recalé ! »

Je me souviens que je me suis sentie minimisée. J’avais quand même une bonne maitrise des 2 langues ! Pour qui se prenait-il ? Une fois l’école de traduction intégrée j’ai compris la réflexion derrière. La traduction est plus qu’une activité, c’est un art. On ne se réveille pas un matin et on traduit. Il faut comprendre les subtilités des langues, savoir jouer avec les mots, avoir la synonymie comme cheval de bataille pour assurer la fluidité du texte.

Je suis tombée amoureuse de la traduction sous toutes ses formes. La terminologie me fascinait, et mon rêve était de poursuivre un doctorat dans ce domaine. J’ai repensé à tout ceci hier, alors que je traduisais automatiquement un court texte dans le cadre du travail.

Oui, j’utilise des outils de traduction automatique aujourd’hui, après avoir failli perdre mon boulot suite à une insolence caractérisée face à la proposition d’avoir recours à Google Translate. Je le fais aujourd’hui sans ciller, l’action est normale. J’ai 7515 choses à faire en seulement quelques heures par jour, je n’ai ni le temps, ni l’envie de perdre la moindre minute à traduire un texte de zéro. Tout comme rien ne pouvait me convaincre il y a quelques années de me tourner vers la traduction automatique, rien ne peut me convaincre de m’en détourner aujourd’hui.

Il y a quelques années on parlait de la possible disparition du métier de traducteur à cause justement des outils automatiques. Nous, traducteurs, répondions avec véhémence que nous étions indispensable, qu’aucune machine ne pourrait déceler et rendre les sous-entendus dans un texte. Je crois aujourd’hui que nous avions peur, peur que tous les efforts fournis pour perfectionner notre art soient finalement inutiles. Aujourd’hui je ne traduis plus de manière professionnelle, j’ai recours à des traducteurs pour des taches que je sais ne pas pouvoir être effectuées par autre chose qu’un humain, et à la traduction automatique pour les courtes traductions du quotidien.

Je crois que le métier de traducteur disparaitra. Pas tout de suite, il y a encore un réel travail de perfectionnement à faire pour que les outils disponibles satisfassent la demande, mais la rapide évolution de la technologie dans le domaine laisse présager une disparition.


L’évolution du monde est rapide. Très rapide. Trop rapide. Je suis sortie de l’école de traduction il y a 10 ans, et si j’étais restée dans le domaine j’aurais été très anxieuse par rapport à mon avenir professionnel. En 10 ans j’ai changé de cœur de métier 3 ou 4 fois. J’ai été traductrice, j’ai exercé dans le domaine de la recherche, j’ai été consultante pour des activités de communication pour diverses organisations, j’ai géré une formation en engagement citoyen à l’échelle continentale, et aujourd’hui je suis employée à temps plein dans une organisation en tant que chargée de communication. Tout est allé tellement vite qu’aujourd’hui ma mère par exemple ne sait pas ce que je fais exactement dans la vie, et je ne pense pas que ce soit utile de lui expliquer étant donné que tout peut encore changer dans quelques mois.

On parle beaucoup de l’inadéquation entre les formations dispensées dans les écoles et les besoins du marché, mais il est très peu question de l’automatisation de nombreuses tâches qui rendent finalement nombre de nos diplômés inutiles. Il est également très peu question d’une autre forme d’inadéquation.

Nous faisons face à une croissance parallèle entre les différents secteurs d’activité et les compétences, ce qui mène parfois à une désadaptation entre les talents des employés et les besoins non pas sur le marché, mais plutôt au sein des entreprises et des organisations. La différence est réelle, et la précision est importante. Je répète, je ne parle pas ici des besoins du marché par rapport aux formations dispensées. Je parle de l’inadéquation entre ce que sait faire l’employé et les besoins de l’organisation alors que l’employé est au poste qui convient à son profil.

Les réalités mondiales exigent des demandeurs d’emploi une flexibilité et une versatilité sans pareille. Lorsqu’on veut être compétitif sur le marché et qu’on souhaite être parmi les meilleurs, on s’arme de toutes les compétences et connaissances possibles. Prenons exemple sur le domaine de la communication dans lequel j’évolue. Je pense avoir de nombreux atouts : maitrise des réseaux sociaux, de l’écriture, du podcasting, de la gestion de sites internet, de la conception de visuels, de la conception de messages, sans compter mon expérience professionnelle… De nombreuses entreprises/organisations diront rechercher ce type de profil, mais ne sauront offrir à un employé qui les possède le plateau technique et l’espace nécessaires à ses compétences. Je ne parlerai même pas de l’expression de la créativité de l’employé.

Le monde exige des individus une croissance rapide en termes de compétences qui n’est pas suivie par les besoins dans l’environnement de ces individus. Je parlerai ici de ma discussion avec le créatif camerounais Xtincell sur le podcast Les Papotages de C., dans l’épisode intitulé Perception de la réussite personnelle à l’ère des réseaux sociaux. Il arrive très souvent que suivre l’évolution normale de son secteur à travers le monde en termes de connaissances et de compétences nous mène au fait de ne plus être employable dans notre environnement, dans nos pays. Si en revanche on prend la décision de ne se contenter que de ce dont les entreprises et organisations ont besoin dans nos pays, on perd tout espoir de compétitivité sur le plan global, et ce dans une ère ou la mobilité des employés et le travail à distance se positionnent de plus en plus comme une norme.

Au début j’ai parlé de la disparition de certains types d’emploi. Elle ne date pas d’aujourd’hui. Il y a encore quelques siècles les « town-crier » ou crieurs publics étaient des personnes très importantes dans la société. Comme l’indique leur nom, ils étaient des crieurs professionnels. Ils se baladaient à travers villes et villages pour crier les nouvelles afin que tout le monde soit informé. Les moyens de communication étaient très limités dans certaines régions de la planète ; ils existaient dans d’autres, mais tout le monde n’était pas assez instruit pour pouvoir lire un journal, alors… on criait. Je vous invite à écouter le podcast Jobsolete qui parle de métiers très importants à une époque qui ont disparu au fil du temps comme town-crier, alchimiste, ou encore mangeur de péchés.

La difficulté qu’ont ceux qui évoluent avec l’air du temps au niveau mondial et qui finissent par ne pas pouvoir s’adapter dans un environnement ou rien ne bouge et dont ils ne peuvent souvent se sortir est grande. Comment se construire un avenir professionnel équilibré lorsqu’on doit choisir entre sa culture personnelle (et donc son bien-être) et la médiocrité qu’impose le milieu dans lequel on évolue ? La fonction publique sous nos cieux est un exemple.

Aujourd’hui où je suis relativement assise professionnellement et où je me suis prouvé ma capacité à m’adapter à certains changements du monde professionnel, je suis relativement en sécurité. Il m’aurait donc été difficile de prendre du recul et de considérer mon propre parcours sous l’angle de la réflexion partagée dans cet article. Deux personnes sont à l’origine de tout ceci, Adelphe et Nafi. Nous avons enregistré un épisode pour le podcast (le montage est en cours), dans lequel nous avons parlé des réalités des jeunes d’aujourd’hui dans le monde du travail entre autres. Adelphe et Nafi ont tous les 2 22 ans. Adelphe est Togolais et vit en France où il poursuit ses études et travaille, et Nafi est au Cameroun où elle a le même parcours qu’Adelphe, c’est-à-dire études et travail.

Les obstacles qu’ils connaissent me sont étrangers parce qu’ils s’inscrivent dans une réalité qui ne m’est pas familière. J’ai cherché du travail pour la première fois il y a un peu plus de 10 ans, après mon master. Les codes et les outils ne sont pas les mêmes. Les attentes qui pèsent sur les épaules des jeunes aujourd’hui sont bien trop grandes et bien trop différentes de ce que j’ai connu à mon époque. Dans le souci de répondre à ces attentes, Nafi et Adelphe ont développé une maturité et une clairvoyance que je n’aurais jamais eues à leur âge.

J’ai hâte de publier cet épisode. J’espère qu’il permettra à ceux de ma génération de comprendre que la versatilité dans le domaine professionnel est aujourd’hui une obligation car nous pouvons perdre notre utilité du jour au lendemain. J’espère également qu’il permettra à ceux de la génération de mes interlocuteurs de réaliser quelle est leur situation s’ils ne le savent pas déjà, mais aussi qu’ils ne sont pas seuls. J’espère enfin qu’il permettra aux parents de réaliser qu’ils ne peuvent pas toujours appliquer leurs solutions aux situations que leurs enfants rencontrent aujourd’hui. Les époques, les réalités et les besoins sont trop différents. Bien trop différents.

Photo : Polina Tankilevitch


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2 commentaires

Nelly mars 2, 2022 - 3:07

Très bon article. Merci beaucoup. J’attends le prochain épisode du podcast avec impatience !

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C. Befoune mars 3, 2022 - 3:09

Merci Nelly !

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Commentaire

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