La problématique du manioc salvateur

par C. Befoune
5 commentaires
11 minutes

« Il me fait tellement de mal, mais je ne peux pas le quitter. Je préfère attendre qu’il me quitte, ce sera plus simple pour moi. »

La dernière fois qu’une personne m’a dit cela, je lui ai posé la question suivante : « Si tu souffres d’une maladie mortelle et la seule manière d’en guérir c’est de manger du manioc, tu fais quoi : tu parcours tout Douala à la recherche de quelqu’un qui a cuisiné du manioc ce jour-là et qui ne t’en donnera certainement pas ou tu vas au marché acheter du manioc que tu cuisines et que tu manges ? »

Elle a opté pour la seconde proposition, les yeux ronds tellement ça semblait tomber sous le sens.

Je lui ai demandé alors quelle était la différence entre attendre qu’un mec qui te détruit te quitte (ce qu’il ne fera probablement pas, parce qu’il te préfère dans cette position-là) et mourir à petit feu juste parce que tu ne veux pas aller au marché acheter ce manioc (pourtant le marché est à 200 francs de ta maison et le manioc te coûtera 500 francs au maximum).

On passe tous par-là à un moment ou à un autre. Attendre que l’autre prenne les devants et nous tourne le dos parce qu’agir nous ferait passer pour le méchant, parce qu’on préfère que l’autre porte la faute jusqu’au bout (il m’a détruite puis il m’a quittée, le goujat !), ou encore parce que le poids de notre propre charge est trop lourd.

Il fut une époque où le poids de ma propre charge était trop lourd. Je ne quittais pas malgré l’enfer vécu, je me laissais quitter. Je ne reprenais pas ces personnes qui me lançaient au visage les pires mots au monde, je priais pour qu’un jour elles changent. Je n’étais pas là pour moi-même. C’était aux autres de voir à un moment donné ce que je valais et de se remettre (enfin !) en question. Sauf que ma valeur n’avait d’importance qu’à mes yeux à moi, et me laisser faire laissait penser aux autres que je n’en avais aucune.

Je me souviens d’une fois où j’essayais de faire comprendre à une personne affreusement passive-agressive que non seulement elle l’était, mais qu’en plus elle faisait chier le monde. Alors je lui ai envoyé un article sur le sujet, espérant qu’elle se reconnaîtrait dans les comportements décrits. Au contraire, elle s’est jugée être la cible de personnes passives-agressives et semblaient comprendre enfin les pourquoi de certains comment.

Mission à l’eau.

L’oppresseur ne s’était pas vu comme tel. Il avait plutôt l’impression d’être opprimé par ses victimes.


On vous a certainement déjà lancé un « Mais tu as changé, je ne te reconnais pas ! » dédaigneux alors que vous essayiez enfin pour une fois, une seule, de dire à la personne en face que les choses ne devraient pas toujours tourner en votre défaveur. Vous avez certainement pensé que cette personne était définitivement sans cœur.

Pourtant elle ne l’est pas.

Dire à un porc que la boue est sale c’est lui dire que ce qui est pour lui la norme est incompris par vous, alors c’est vous qui avez un problème. Qu’ils soient physiques ou psychologiques, qu’ils soient infligés par un parent ou un amoureux, les mauvais traitements deviennent une norme pour l’oppresseur, et il a du mal à comprendre que ce ne soit plus le cas pour l’opprimé le jour où il se rebelle. Il se dit « Mais on a toujours vécu comme ça et ça ne t’a jamais posé de problème, alors pourquoi aujourd’hui spécialement tu serais contre ? Quelque chose ne va pas ? Tu es sûr que tu n’as aucun problème ? »

Parce que oui, c’est vous qui avez un problème. C’est vous qui essayez de perturber l’entente tacite qui a fait office de loi dès la première fois où le mauvais traitement a été accepté. « Ça changera, j’en suis certaine. Il/Elle finira par s’en rendre compte, il/elle finira par réaliser que son comportement est blessant, qu’il/elle me fait du mal et que je ne mérite pas ça. »

La problématique du manioc salvateur.


Dans l’épisode du podcast intitulé Mal-être et dynamiques familiales, j’ai parlé des méfaits à long terme de ce qui est parfois considéré comme des petites taquineries affectives. Les moqueries à propos des coiffures, des préférences, de la manière d’être… J’ai parlé des conséquences sur la confiance en soi chez l’enfant puis chez l’adulte qu’il devient.

Les personnes qui font ces taquineries les balancent sans réfléchir puis passent à autre chose. Sauf que l’enfant qui les reçoit se pose un millier de questions qui convergent toutes vers une seule et même réponse : quelque chose ne va pas chez moi. On se moque de ma coiffure, mais c’est peut-être parce qu’en réalité je suis laide. On rit de ma voix mais c’est peut-être parce qu’en réalité je ne dis que des bêtises. On dit que je pose trop de questions, peut-être que le simple fait que je parle à une personne l’agace. 

Il suffit d’un mot ou d’un rire, un seul, pour détruire le futur d’un enfant. Tous ces doutes créés dans son esprit le suivront toute sa vie. Il se laissera piétiner par le monde parce que les moqueries envers lui seront la norme tant pour lui que pour les autres. Il n’osera jamais prendre sa propre défense parce qu’il n’en vaudra pas la peine à ses propres yeux. Il priera pour que les autres changent et le voient enfin pour la personne qu’il sait être.

Je reviens sur ce sujet aujourd’hui parce qu’une personne qui a eu comme norme ces taquineries envers moi en a lancé une au petit humain. 3 fois de suite, la personne a rigolé du ventre du petit humain qui, comme tous les bébés, a un ventre arrondi. Je n’ai pas répondu parce que je ne savais pas quoi répondre. J’ai été prise de cours et je l’ai subi comme une gifle. Je n’ai pas répondu.

Quelques jours après je me suis rendue compte que lorsque je donnais le bain au petit humain ou lorsque je le changeais je regardais son ventre et je me demandais si tout allait bien. Je l’ai dit précédemment, tous les bébés ont un ventre arrondi, mais le fait de le relever et d’en rire plante la mauvaise graine dans les cerveaux : mon bébé a un problème, son ventre est gros.

J’y ai pensé pendant des jours. J’ai analysé la situation et je me suis dit que si ces taquineries peuvent m’atteindre autant et que malgré tout je me tais, alors mon enfant est en danger. Ne pas répondre fait de cette dynamique conversationnelle la norme. Habituer mon enfant à mon silence quand on dit certaines choses de lui le laissera croire que tout cela est vrai. Comme moi, il finira par penser qu’il a un problème, qu’il n’est pas normal, que quelque chose cloche chez lui. Il finira surtout par penser que ce comportement envers lui est normal.


On croit très souvent à tort que ce qu’on se laisse subir n’affecte que nous.

On se dit « Je préfère rester avec lui même s’il me malmène, je l’aime et je n’ai pas la force de le quitter. Je préfère qu’il s’en aille de son propre gré, de toute façon ça n’engage personne d’autre que moi. »

Les parents ayant vécu un mariage difficile ont parfois comme fierté le fait de marteler à leurs enfants à longueur de journée de ne pas suivre leur exemple. Ils n’avaient pas le choix, eux. Ils ne pouvaient pas partir, eux. Alors ils sont restés, ont pleuré leur misère et se sont promis que leurs enfants vivront une meilleure vie.

La problématique du manioc salvateur. Ils n’ont rien mis en œuvre pour que les enfants aient une vie meilleure, ils se sont contentés de leur dire d’en avoir une, puis d’attendre sagement que tout marche comme ils l’auraient souhaité. Ils pensent que l’action de leurs enfants pour une vie meilleure effacera l’héritage de leur inaction à eux. Tout comme être quitté par l’autre est supposé annuler la souffrance créée par le fait de rester. 

Sauf que ces enfants (ou frères, ou sœurs, ou neveux ou nièces, quelle que soit la situation) finissent par reproduire le même schéma. Exactement le même. Pourquoi ? Parce que c’est ce qui leur a été appris. « Moi je n’ai pas le choix, mais toi agis différemment » est ce qui est dit, mais ce qui est compris est « Si jamais je me retrouvais dans la même situation ça signifierais que je n’aurais pas le choix non plus, alors je ferais ce qu’il y a de mieux à faire : je ne ferais rien pour m’en sortir et je dirais aux autres de ne pas faire pareil. Au moins j’aurais fait ma part. »

J’entends environ une fois par semaine la phrase « Je ne veux pas que mon enfant vive avec un seul parent, je ne veux pas qu’il subisse cela/connaisse ce que j’ai connu, alors je supporterai la situation jusqu’au bout pour lui. » Cette déclaration est faite par des femmes, mais aussi par des hommes qui pensent se sacrifier pour le bien de leurs enfants. Pour ne pas inquiéter ces petits, ils leur disent très souvent « Papa/Maman nous aime, ne t’en fais pas. Il est juste comme ça parfois mais ça va lui passer. »

Le véritable message est le suivant: malgré toutes les maltraitances il faut rester, cette personne nous aime et ça passera. Ce message se grave dans l’inconscient et l’en chasser n’est pas une mince affaire.


On se plait parfois à penser que nos merdes resteront les nôtres tant que nous n’impliquons pas les autres. Sauf que ces autres qui nous regardent, ces autres qui sont parfois plus jeunes ou sous notre coupe nous prennent comme exemple. Leur vision du monde est modelée par celui dans lequel nous, leurs aînés/parents évoluons. 

Vous me direz que chercher à adopter un comportement contraire les aidera certainement. En réalité non. Vouloir être le contraire d’un père ou d’un aîné violent qui frappe à la moindre bêtise c’est risquer de devenir affreusement permissif, de ne jamais dire non et donc de créer des monstres d’égoïsme et d’ingratitude. A la fin de la journée c’est un enfant qui paiera une fois de plus le prix.

Est-ce que cela signifie qu’il faut vivre pour être un modèle ? Non. Ce serait vivre pour les autres, ce qui est horriblement déprimant. Il s’agit ici de vivre dans le respect et l’amour de soi-même. Il s’agit d’être là pour soi et d’en faire une règle afin qu’elle soit répliquée par ceux dont vous modèlerez la réalité.

Photo : Aphiwat


PS : peu de gens le savent, mais il est possible de surligner des passages des articles, comme c’est le cas sur Medium. Ce serait bien d’utiliser cette fonctionnalité pour que je sache quelles sont les parties du texte qui ont retenu votre attention. Et puis, il faut bien que mon argent serve à quelque chose puisque j’ai payé pour cette fonctionnalité !


Digressions n’a aucun compte sur les réseaux sociaux, une situation qui n’est pas près de changer. Pour vous tenir informés des activités ici, abonnez-vous au blog, tout simplement. 

Je suis disponible par mail à l’adresse mesdigressions@gmail.com et sur Instagram à @c_befoune.

Retrouvez-moi également sur mon podcast Les Papotages de C. et rejoignez ma classe virtuelle  My Little Monde.

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5 commentaires

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ki mai 28, 2020 - 4:55

on. Ce serait vivre pour les autres, ce qui est horriblement déprimant.le banquet des rois dans Fate Zéro l’explique d’une belle manière . https://www.youtube.com/watch?v=CSJKZwxYBlc

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C. Befoune
C. Befoune mai 29, 2020 - 2:08

Merci pour le lien Ki, tu sais me parler !

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Manouchka mai 30, 2020 - 10:58

Un article qui fait du bien.
La dernière partie où tu dis que nos actions servent d’exemples aux plus jeunes, en effet, en effet…
Merci Befoune!

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C. Befoune
C. Befoune juin 8, 2020 - 6:14

Je rougis !!!

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Aurelie Vanessa juin 10, 2020 - 9:34

Magistral!

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Commentaire

Des cookies sont servis mais ils ne sont pas à manger ! J'espère que ça ne pose pas de problème... Accept Read More

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